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Un cimetière à Marrakech

En cette période de confinement, je vous propose une lecture gratuite de mon livre. Vous pouvez bien évidemment partager avec qui vous voulez; de mon côté, je me suis retiré de tous les réseaux dits sociaux.



Alain ROELS

Un cimetière à Marrakech Roman 1 Le soleil de ce début de mois de mai est déjà plombant. Une brume de chaleur cache les montagnes de l’Atlas encore enneigées. Quinze jours plus tôt, on pouvait presque les toucher de la main. Un chat s’est réfugié sur le toit d’une voiture garée sous un arbre. Allongé autant que ses quatre pattes le lui permettent, il m’ignore superbement. Il dort. Le thermomètre La Vache qui rit accroché au mur d’une maison indique 35°. Peut-être exagère-t-il un peu… – Excusez-moi, Monsieur, vous n’auriez pas une cigarette s’il vous plaît ? À Marrakech, une telle demande ne surprend jamais, mais celle-ci m’a tiré de ma torpeur. Même le matou a levé la tête. À chaque coin de rue, un mendiant tend la main pour avoir un dirham, un autre une cigarette ou du feu pour l’allumer s’il a déjà réussi à en taper une. Mais tous sont Marocains ou, depuis quelque temps, Syriens. Pour être exact, ce sont souvent des Marocains qui ont passé des journées entières devant les chaînes de télévisions syriennes. Ils se sont approprié les intonations de l’arabe parlé à Damas et ils profitent de cette misère pour essayer d’atténuer un peu la leur. Personne n’est dupe et très peu ont suivi les conseils des gauchistes du royaume chérifien qui, dans les années quatre-vingt, avaient pour slogan : « à chaque fois que tu donnes un dirham, tu fais reculer la révolution de dix ans » ; si le passant sollicité est de bonne humeur, s’il ne s’est pas engueulé avec sa femme le matin, s’il n’est pas en retard pour le boulot, il laisse une pièce. Sur un trajet habituel, chacun a « ses » pauvres. Le vieux monsieur en djellaba marron assis au coin de la rue, les yeux jetant un regard tendre et rieur sur les piétons, surtout si ce sont des touristes ; la jeune femme posée à même le trottoir avec son enfant accroché dans le dos par un foulard noué sur la poitrine ; le cul-de-jatte dont on ne sait si le handicap est la conséquence d’un accident ou du diabète, deux des fléaux de ce pays, gros consommateur de sucre et peu prudent sur la route. Ceux-là, on les connaît, ils sont toujours installés au même endroit, ils nous attendent, ils savent combien on va leur donner et quel jour on va le faire. Ils peuvent ainsi établir un budget prévisionnel, souvent mis à mal par la conjoncture… Mais cette femme qui réclame une cigarette n’est pas marocaine. C’est une Française, d’une soixantaine d’années ou un peu moins, vêtue d’une robe grise élimée, un gilet posé sur les épaules, avec aux pieds des chaussures en cuir usées. Le chandail est le signe qu’elle vit ici depuis longtemps, un touriste peu habitué à cette chaleur se promènerait en t-shirt… Ses cheveux poivre et sel coupés courts ne semblent pas l’avoir été par un coiffeur professionnel. Trop d’épis et de mèches irrégulières. Si sa tenue est négligée, elle n’est pas sale et, en dépit de la canicule de cette fin de printemps, aucune odeur de sueur. Il est très rare que des mendiants, dans les rues de Marrakech, sentent mauvais. Malgré les conditions effroyables dans lesquelles ils passent leurs nuits et leurs journées, sans abri et, donc, sans aucune des commodités minimales permettant de maintenir une hygiène convenable, la plupart d’entre eux trouvent le moyen de faire leur toilette, comme l’impose le Coran. Je ne sais s’ils pratiquent leurs cinq ablutions quotidiennes, en tout cas ils tendent la main uniquement après un petit débarbouillage. Où ? Je l’ignore, car il existe très peu de points d’eau librement accessibles, sauf quelques fontaines près de certaines mosquées. Les plus jolies n’ont pas été entretenues, on en voit encore des traces, malheureusement elles ne sont plus fonctionnelles. À moins qu’ils n’utilisent tout simplement les salles d’ablution à l’entrée de ces lieux de prière. Cette femme semble respecter les règles locales, peut-être a-t-elle tout de même quelque part un appartement où prendre soin d’elle un minimum. Contrairement à ses amis de la rue confrontés à des refus réguliers, elle n’exprime aucune agressivité, les mots qu’elle vient d’utiliser pour obtenir cette cigarette ont été prononcés avec douceur. Elle est troublante, elle est pauvre et en même temps sa façon de s’exprimer laisse penser qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Je lui tends mon paquet de Marlboro light, elle le prend, en sort une cigarette et me le rend. – Gardez-le, c’est pour vous… – Non, vous êtes très gentil, une seule me suffit. Depuis trois ans que je vis ici, à mi-temps entre la France et le Maroc, je ne connais pas un seul mendiant qui aurait refusé le reste du paquet. Prenant à droite en quittant la Cité Fouque, cette femme que je n’ai encore jamais vue dans le quartier commence vraiment à m’intriguer. La petite rue est propice à la réflexion, c’est ma préférée dans la cité ocre. Longue d’une centaine de mètres, elle reste le dernier endroit au Guéliz à avoir échappé aux promoteurs immobiliers qui ont, lentement et sûrement, défiguré la ville. Bordée de chaque côté par des maisonnettes en terre, plantée de mûriers blancs, ces arbres dans lesquels étaient élevés les vers à soie, c’est un havre de paix au milieu de la jungle marrakchie. Même les chats y ont trouvé une forme de sérénité en s’étalant sur les toits ou les capots des quelques voitures garées là, eux dont la vie au Maroc dépend de la réaction du gamin qu’ils croisent, qui reçoivent des pierres, des coups de pied ou plus rarement une caresse, paraissent ici rassurés. Sous le Protectorat, la Cité Fouque faisait partie du quartier espagnol. L’association entre deux peuples du sud de la Méditerranée n’est sans doute pas étrangère à cette ambiance si particulière, cette espèce de tranquillité immuable. Pendant les chaleurs éprouvantes de l’été qui peuvent faire grimper le mercure au-dessus de 50°, le promeneur y trouve sa part d’ombre apaisante. En tentant de regarder à travers les fenêtres protégées par des grilles en fer forgé travaillé par des artisans locaux, je me dis que le calme a de bonnes chances de perdurer. Je viens en effet d’apprendre — est-ce la vérité ? – que toutes les maisons sont louées avec un bail emphytéotique, les expulsions sont exclues. Si ma tapeuse de cigarette habite quelque part, c’est peut-être ici, où les loyers sont peu élevés. Pourtant, si elle vivait dans cette ruelle, j’aurais dû la remarquer avant, j’y passe si souvent… Je m’appelle Jules Renard. Je suis journaliste. Pas évident de porter ce prénom. Pourtant, quand mes parents me l’ont attribué, ils trouvaient juste que c’était joli, accolé à ce nom de Renard. Ils ignoraient tout de l’auteur de Poil de Carotte. Moi, je l’ai su très vite qui était Jules Renard. À cause des surnoms qui m’ont rapidement collé à la peau… C’est mon instituteur de cours préparatoire qui, le premier, s’est mis à m’appeler Poil de Carotte. Pas très intelligent ; ça m’a cependant poussé à lire ce livre. Plus tard, j’ai découvert avec bonheur le Journal de Jules Renard. C’est sans doute ce qui m’a conduit, inconsciemment, à vouloir travailler dans un journal, pour qu’on puisse dire : « Voilà, ici c’est le journal de Jules Renard… » en passant devant le Quotidien, le dernier journal indépendant dans lequel j’ai travaillé pendant plus de vingt ans. Aujourd’hui, en préretraite, je navigue entre Autun et Marrakech. 2 À chaque fois qu’il trouve quelque chose susceptible de m’intéresser, il me passe un coup de fil. – Je crois que ça va te plaire, c’était dans une malle, bien coincée dans la sous-pente d’un grenier. Barbiche, c’est mon brocanteur préféré. Installé depuis des décennies à Autun, il tire son surnom de sa petite coquetterie capillaire typique de la IIIe République dont il est un nostalgique. Ce jour-là, il est couvert de poussière, comme souvent lorsqu’il vient de débarrasser une maison, une toile d’araignée est encore accrochée à son chapeau de feutre qui ne le quitte jamais. – J’ai l’impression que pas mal de ces documents concernent le Maroc. Il me montre un énorme carton à bananes, rempli à ras bord de papiers de toutes sortes : d’un simple coup d’œil, je remarque des factures, des lettres, des cahiers d’écolier, quelques photos aussi. Bien avant que je ne parte au Maroc, je lui avais demandé de me mettre de côté tout ce qu’il pourrait trouver sur ce pays. Grâce à lui, j’ai déjà amassé cartes postales, photos anciennes, affiches sur Tanger, Marrakech, Fès… Barbiche, il n’a pas de boutique, ça ne l’empêche pas d’avoir des clients, suscitant la jalousie de ceux qui ont les premières, mais pas les seconds. Il fait ce boulot depuis une trentaine d’années et sur son calepin (il ignore ce qu’est un ordinateur) des dizaines de noms sont inscrits avec, en face, le type d’objets qu’ils recherchent. Celui-ci, c’est de la dentelle, cet autre, des véhicules miniatures anciens, celui-là, des bibelots en porcelaine ou encore des documents sur le cirque. Son travail, c’est d’abord de chercher des maisons, par connaissance ou par l’intermédiaire de notaires, là où les propriétaires sont décédés et dont le contenu n’intéresse absolument pas les héritiers. Il va les visiter, et comme il a tellement l’habitude, il sait en quelques minutes ce qu’il va pouvoir en tirer. Il fait alors une proposition d’achat en s’engageant, sous un délai convenu avec le vendeur, à vider entièrement la maison. C’est un boulot de malade ! Je l’ai accompagné quelques fois et je l’ai vu sortir des centaines de sacs poubelles de saloperies ou de bricoles sans valeur. Mais, généralement, il trouve quelques pièces intéressantes, parfois une pépite qu’il vendra assez cher à un client. Après être passé à la déchetterie du coin pour balancer ce qui ne vaut rien, il rapporte chez lui ses trouvailles qu’il entasse, par catégories, dans l’immense couloir qui conduit à son appartement. Il appelle les habitués, comme il vient de le faire avec moi, et il leur raconte ses découvertes. C’est un conteur né et son récit est une vraie plus-value, à la manière des bonimenteurs sur les foires. Et précisément, ce qu’il me propose aujourd’hui, je sens que ça va être passionnant. Je vais avoir du boulot de classement, mais je suis déjà sûr d’y trouver mon bonheur. Ça ressemble beaucoup à des archives familiales amassées sur au moins une génération, voire plusieurs, les deux ou trois photos que j’aperçois au-dessus de la pile montrent la tour Eiffel en construction. S’il m’a dit que la majorité des documents concernaient le Maroc, j’imagine qu’ils sont un peu plus bas dans la pile et j’ai hâte d’emporter tout cela chez moi pour recenser ce trésor pièce par pièce. Je suis convaincu de l’intérêt de cette trouvaille, c’est pourtant plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de m’expliquer dans quelles conditions il a mis la main sur ce lot inhabituel dans la région. Comme s’il fallait que j’en aie vraiment pour mon argent… – J’ai d’abord bien regardé ce qu’il y avait dans les meubles. C’était une bâtisse inoccupée depuis pas mal de temps, il y avait toutefois de jolies choses. On avait l’impression que ça avait été posé là depuis belle lurette et que rien n’avait bougé. Dans le grenier, en revanche, il n’y avait presque rien, ce qui est assez rare. C’est dans cette pièce que les gens entassent généralement des objets dont ils se sont lassés et, quand on les retrouve plusieurs décennies après, certains d’entre eux ont pris de la valeur. Ici, rien… Quand je dis qu’il n’y avait rien, ce n’est pas tout à fait vrai, je n’avais pas vu tout de suite la malle à moitié cachée sous le toit, à un endroit absolument pas éclairé. Une vieille malle de voyage en bois avec les attaches en cuir. Elle était fermée, recouverte de trois centimètres de poussière, et quand je l’ai tirée, déjà elle était lourde, mais en plus j’ai respiré tellement de poussière que j’ai dû sortir pour reprendre mon souffle. J’imaginais très bien la scène, j’en avais vécu de semblables lors de mes expéditions avec lui. Et sans qu’il ait besoin de me le préciser, je voyais le sourire qui avait certainement animé son visage après l’avoir ouverte. Barbiche, c’est quand il tombe sur ce genre de trouvailles qu’il jubile… Une fois le plaisir partagé avec ses acheteurs, il oublie tout et il attend les prochaines explorations. Le carton que j’emporte ce jour-là pèse au moins trente kilos. Je suis pressé d’arriver pour en faire un inventaire précis. C’est très excitant ce moment où l’on acquiert une telle masse de documents dont on ne sait pas encore ce qu’on va pouvoir en tirer. Posés sur le siège passager, je ne peux m’empêcher, tout en roulant, de sortir quelques-uns des documents qui sont au sommet de la pile. Pas très prudent, mais c’est comme ça à chaque fois. Impossible d’attendre d’être arrivé… Les photos, je les avais déjà aperçues, pas cette lettre datée du 14 juillet 1885, pas encore. « Mon cher papa, je suis désolée de te répondre aussi tard ; tu sais, ici, ce n’est pas comme à Anost, on court tout le temps… » Le feu vient de passer au vert, finie la lecture, mais cette référence à Anost me plaît !


3 C’est étrange cette manie que j’ai de prendre des habitudes aussi rapidement. Quel que soit l’endroit où je m’installe, je tombe très vite dans une forme de routine. J’essaie de m’en échapper, pourtant il reste toujours ces gestes répétitifs, ces formes de réflexes grégaires qui me ramènent irrémédiablement vers des lieux que j’ai, pour diverses raisons, privilégiés. Cette détestable habitude, chaque matin, me conduit à aller boire un expresso au Café de la Poste, l’un de ces établissements de Marrakech où l’on prend plaisir à se poser, en terrasse ou dans l’une des salles climatisées, particulièrement celle du deuxième étage avec ses fauteuils en cuir, conçue dans un esprit colonial. De nombreux Français s’y donnent rendez-vous. Pas tous fréquentables… Quelques-uns ont eux aussi, à l’image de la salle du deuxième étage, conservé l’esprit colonial… Je me suis toujours demandé pourquoi, exprimant ouvertement leur racisme ou leur mépris des Marocains, ils ont décidé de s’installer dans ce pays. Qu’ils n’aiment pas les étrangers « chez eux » et qu’ils le disent, je peux le comprendre, mais ici… Ce n’est pas pour gagner leur vie qu’ils se sont sentis obligés de quitter la France, uniquement par plaisir. Ou pour s’arranger avec le fisc… Contrairement aux Marocains de France, que l’on appelle des immigrés, les Français du Maroc, eux, sont des expatriés. Pour beaucoup, et pour faire vite, le Maroc serait le paradis s’il n’y avait pas de Marocains. J’en croise souvent un le matin, il n’est pas foncièrement méchant ; si on n’évoque ni le Maroc ni l’islam, c’est même un type charmant. Ça fait au moins vingt ans qu’il a posé ses valises à Marrakech, il a travaillé dans l’immobilier et maintenant il est en retraite. Il connaît un nombre de gens incroyable, il sait tout de leurs habitudes, leurs turpitudes, leurs liens avec tel ou tel. Ce n’était pas son métier dans l’immobilier, cependant il aurait fait un excellent concierge. Il est sec comme un coup de trique, pas un gramme de graisse n’a résisté au soleil marocain. Pour moi, ce matin-là, ça tombe plutôt bien qu’il soit là. Connaît-il cette Française qui fait la manche ? – Bien sûr que je l’ai déjà vue, m’assure-t-il. Ça s’arrête là, il n’en sait rien d’autre. Sur n’importe quel flic marocain, il est capable de me dire si c’est un habitué du bakchich, s’il couche avec la femme du commissaire ou d’un de ses collègues. Sur le Français qui vient d’entrer au bistrot, il sait à peu près tout de sa vie : de quelle région il est originaire, ce qu’il faisait, pourquoi il est parti, ce qu’il fait à Marrakech, quels sont ses amis, s’il a des tendances pédophiles… Pour cette femme, rien ! S’il m’avait dit ne l’avoir jamais croisée, j’aurais pu imaginer qu’elle venait d’arriver, qu’elle n’avait pas vraiment une histoire ici. Mais non, il est même très précis sur au moins un point : il se souvient du jour exact où il l’a aperçue la première fois : c’était pour son anniversaire il y a un peu moins d’un an. Il sortait d’un restaurant avec une bande de copains, ils avaient fêté ses cinquante-huit ans, et à la sortie ils sont tombés sur elle qui leur a demandé un peu d’argent. Lui aussi avait été surpris qu’une Française fasse la manche, même s’il ne s’en était pas inquiété plus que ça. Pas trop le genre à se préoccuper du malheur des autres… Il m’assure l’avoir revue à plusieurs reprises, elle ne mendiait pas systématiquement. En revanche, à chaque fois, c’était au Guéliz, et pas très loin de la Cité Fouque. Il était l’un des seuls, parmi les Français que je côtoie, à pouvoir m’apporter un renseignement et du coup le mystère demeure entier. Je ne doute pas que d’autres personnes la connaissent et qu’elles pourraient m’éclairer, mais qui ? Je pourrais bien évidemment abandonner ce qui ressemble de plus en plus à une enquête, attendre de retomber sur elle par hasard et tenter d’engager la conversation ; mon vieux fond de curiosité ne peut se résoudre à envisager cette hypothèse. Même si j’ai abandonné le métier, j’ai conservé ce que beaucoup considèrent comme un travers : toujours chercher à savoir, à comprendre, et pour cela, fouiller… Je sais que ça en énerve plus d’un, je n’y peux rien. En reprenant le boulevard Hassan-II, je décide de m’arrêter chez mon ami psychiatre. C’est un bibliophile hors pair et c’est notre amour commun des livres qui nous a rapprochés. Il m’a tout de suite plu le jour où il m’a raconté cette histoire : – si je vais au Paradis, en arrivant je vais demander à Dieu : est-ce que vous avez une bibliothèque ici ? La blague en elle-même n’a pas vraiment de sens, sauf si l’on connaît son amour immodéré des bouquins. Au-delà de ça, c’était la première fois que j’entendais un Marocain (et donc un musulman) faire une blague sur la religion, certes tout à fait gentillette, mais totalement inhabituelle. Trois domaines sont en effet intouchables au Maroc : l’islam, le roi et le Sahara occidental. Pour être exact, on peut tout à fait les évoquer, et même en débattre. Uniquement lorsqu’on a établi de vrais liens de confiance avec son interlocuteur. Il est assez risqué, voire dangereux, d’aborder ces sujets avec des inconnus. Avec ce psychiatre, en revanche, la discussion est maintenant totalement libre. Alors qu’un film sur la prostitution à Marrakech faisait grand bruit, que des Marocains traitaient l’actrice de pute, n’arrivant pas à faire la différence entre le rôle qu’elle jouait et sa vraie vie, accusant aussi les Européens d’avoir introduit ce fléau dans leur pays, il m’avait expliqué que, au Maroc comme ailleurs, c’était malheureusement le plus vieux métier du monde, que ce n’était pas la colonisation qui l’avait installé, et encore moins le tourisme, comme semblaient l’affirmer ces détracteurs du film qui la plupart du temps ne l’avaient pas vu puisqu’il y est interdit. Cependant, il avait précisé que l’afflux de touristes, notamment d’Europe et surtout des Émirats et d’Arabie, avait fait grimper les prix. – Il est très mal vu, voire inconcevable que les jeunes filles marocaines, aujourd’hui comme hier, puissent avoir des expériences sexuelles avant le mariage, m’avait-il expliqué. Pour les hommes, ça paraît au contraire normal. Voire valorisant. Depuis toujours. Et en général, ils ont recours aux prostituées. Avec l’envolée des tarifs, ces femmes sont devenues inaccessibles à de nombreux jeunes marocains. Cela entraîne deux phénomènes inquiétants : soit ça crée des névrosés, soit ça fait pousser les barbes, et quand les barbes poussent, ce n’est pas bon du tout. J’aime aussi beaucoup ce psychiatre pour son action, à travers ses méthodes thérapeutiques, en faveur de la libération de la femme. Nous parlons très souvent de sa façon d’exercer la psychologie en terre d’islam. Forcément confronté à des patientes en difficulté qui viennent régulièrement à son cabinet, accompagnées de leur mari. Et tout aussi régulièrement, les entretiens commencent par un dialogue entre le praticien et… le mari ! D’où son premier travail, pas forcément le plus simple : réussir à convaincre l’homme que ce n’est pas lui qui doit être soigné, mais son épouse. Dans ce cas de figure où le couple vient ensemble, quand la femme est voilée et qu’il perçoit qu’elle y est contrainte, il a toujours en référence une sourate ou simplement un verset du Coran (qu’il connaît par cœur tout en observant les recommandations sans ostentation) permettant au couple de comprendre que la liberté de chacun est non seulement un élément essentiel du bien-être, que c’est l’essence même du livre sacré des musulmans. Lors d’une consultation avec une femme portant niqab et avec laquelle il venait de s’entretenir pendant plus d’une demi-heure, il s’est tout à coup caché le visage avec son écharpe, laissant ses seuls yeux visibles, et il lui a dit : – depuis le début de notre entretien, je n’ai vu que cela de vous, alors que vous, vous avez vu mon visage dans son entier. Est-ce normal ? La réaction de la patiente a été de retirer immédiatement son niqab, toujours en présence de son mari. Quinze jours plus tard, ce dernier rappelait le psychiatre, qui avait fini par prescrire à sa jeune épouse un traitement léger approprié à son état, en lui disant : – Merci, docteur, vous avez sauvé ma femme ! Pour le médecin, qui reçoit des gens en souffrance venant parfois de villages éloignés de plusieurs centaines de kilomètres de Marrakech, ces succès provoquent chez lui une immense satisfaction, même s’il ne l’exprime jamais sur l’air de la victoire. Il me fait penser à ces médecins de campagne en France, à la fois hommes de l’art et confidents, qui savaient à peu près tout de leurs patients et qui parvenaient plus souvent à les soigner en discutant avec eux qu’en leur prescrivant des médicaments. Peut-être a-t-il eu l’occasion de rencontrer ou simplement de croiser la femme française qui m’intrigue tant. D’autant que son cabinet n’est pas très éloigné de la Cité Fouque. Ça ne me surprend donc pas quand il me dit l’avoir déjà vue à plusieurs reprises. Comme moi, il s’est posé la même question : que faisait-elle ici ? Il avait même essayé une fois d’engager la conversation, lui offrant de l’aider si elle avait besoin de quelque chose. Elle s’était contentée de prendre la pièce de cinq dirhams qu’il lui avait tendue et elle l’avait remercié pour sa gentillesse, ajoutant qu’elle n’avait besoin de rien. Ce qui me paraît beaucoup plus intéressant, c’est que le psychiatre l’a croisée un jour dans l’immeuble où il exerce. Sur le même palier que son cabinet, un architecte a lui aussi ses bureaux et il l’a vue sortir ce jour-là de chez son voisin. – Nous nous sommes salués et c’est tout, je ne suis même pas sûr qu’elle m’ait reconnu. Si tu veux, Soufiane, l’architecte, est un ami et tu peux aller le voir de ma part. En visite de chantier, sa secrétaire me propose de revenir le voir le surlendemain matin.




4 Il m’a fallu quinze jours pour faire le tri dans cette montagne de papiers. Tout ne me semble pas encore très clair ; j’ai tout de même une idée assez précise de ce que représentent ces 2500 documents. J’ai réussi à faire un classement approximatif, tout en ayant encore des doutes pour plusieurs photos sur lesquelles je n’ai pas réussi à identifier tous les personnages. J’ai maintenant la certitude que c’est une véritable saga familiale, celle de la famille Bonnaud, originaire d’Anost, dans le Morvan. Joseph et Denise sont nés dans ce village, comme en attestent leurs actes de naissance. Joseph a vu le jour dans le bourg le 10 août 1846, Denise, le 21 janvier 1848 au hameau des Miens. Un autre document d’état civil indique qu’ils se sont mariés à la mairie d’Anost le 10 juillet 1873 et qu’un enfant est né deux ans plus tard. Ils l’ont prénommé Marcel. Grâce à des « passeports », en réalité des documents établis par des mairies et autorisant Joseph à circuler, j’ai compris qu’il était galvacher. Anost était connu à cette époque, et bien plus tard encore, pour ces hommes qui partaient avec leurs bœufs pendant plusieurs mois vers les « pays bas ». Ils n’allaient pas en Hollande, seulement dans les plaines agricoles du bassin parisien ou de Champagne, donc en pays plus bas, pour se louer à la journée ou à la semaine. À l’automne, ils labouraient généralement les terres avec leurs bœufs tirant les charrues. En hiver, ils utilisaient leurs bêtes pour débarder le bois des forêts. Ils se retrouvaient tous à Anost vers la fin du mois de novembre pour participer à la foire des galvachers du 1er décembre. À cette occasion, ils revendaient leurs bœufs, ils en achetaient d’autres. Denise, quant à elle, et je l’ai compris beaucoup plus facilement, car il y avait de nombreux documents montrant qu’elle avait été embauchée à cet effet, avait travaillé comme nourrice à Paris juste après la naissance de Marcel. Là aussi, c’était une tradition morvandelle : de jeunes femmes venant d’accoucher partaient chez des bourgeoises à Paris donner le sein à des enfants dont les mères n’avaient pas de lait. Souvent, c’était au détriment de leurs propres rejetons qui restaient au pays en attendant le retour de leurs mamans parties « louer » leur poitrine. Parfois, les mères étaient autorisées à venir allaiter en amenant avec elles leurs propres enfants. Et c’était précisément le cas de Denise qui avait passé deux ans boulevard des Batignolles avec son fils Marcel et Gabriel, l’enfant de la famille de Ménincourt, et elle avait apparemment réussi à nourrir au sein les deux gamins qui étaient devenus « frères de lait ». Plusieurs photos sur papier albuminé montrent Denise et son fils aux côtés de la famille parisienne. Sur certaines, on voit une immense bâtisse de deux étages qui semble être construite au milieu d’un parc arboré d’une belle superficie, bien entretenu. Les deux enfants, de la même taille, qu’on différencie aisément par leurs habits, apparaissent à plusieurs âges : d’abord dans leurs langes puis, pour les plus tardives, vers 3-4 ans. Et puis il y a cette lettre : « Très chère Denise, j’espère que ma lettre vous trouvera, vous, Marcel et votre mari, en très bonne santé dans votre Morvan. Comme vous le savez sans doute, Alphonse a été élu député de la Seine et son nom est évoqué pour occuper un poste ministériel dans le gouvernement de messieurs de Mac-Mahon et de Courtot de Cissey. Vous ne reconnaîtriez pas la maison qui autrefois était très calme ; plusieurs fois dans la semaine, nous recevons les amis politiques et financiers d’Alphonse. C’est pourquoi, ma chère Denise, j’aimerais vous proposer de revenir travailler auprès de nous. Pas pour vous occuper de Gabriel, que vous allez trouver transformé, car il est maintenant élève au Prytanée militaire de La Flèche et nous ne le voyons que rarement ; ce serait uniquement pour vous occuper du ménage et d’une partie de la cuisine, votre mari aurait également sa place pour l’entretien du jardin et des bâtiments. Vous pourriez amener Marcel avec vous, et nous l’inscririons au collège Chaptal qui va ouvrir cette année à quelques minutes de la maison… » La lettre s’arrête là, il manque visiblement des pages, il ne fait cependant aucun doute qu’elle a été écrite par madame de Ménincourt à l’ancienne nourrice de son fils. Plusieurs documents montrent que l’invitation à retourner à Paris a été suivie d’effet. Des papiers signés de la main de madame de Ménincourt indiquent qu’elle a salarié Joseph et Denise pendant plusieurs années. Des bulletins scolaires, plutôt brillants d’ailleurs, sont au nom de Marcel Bonnaud. Tous n’ont pas été conservés, car le premier date de 1885 (Marcel avait alors dix ans) et le dernier de 1892 ; il en manque beaucoup entre ces deux années. En dehors de ces documents scolaires, il n’y a en revanche que fort peu d’éléments entre 1892 et 1895, et le premier intéressant date du 12 février 1893 : c’est l’acte de décès de Joseph, mort à Paris, au 12 boulevard des Batignolles. Il est écrit que le corps sans vie du défunt a été retrouvé par monsieur de Ménincourt, « son employeur », précise l’officier d’état civil. Rien n’indique le motif précis du décès, il est juste mentionné qu’il était l’époux de Denise Vergnaud, épouse Bonnaud. Ce qui permet de penser que Denise, elle, était toujours vivante à cette date. Marcel avait alors 18 ans. Outre des lettres reçues de la famille dans le Morvan, et qui ne fournissent que peu d’informations, on apprend que Denise a arrêté de travailler chez les de Ménincourt, en tout cas elle n’habite plus chez eux, car, en date du 1er novembre 1894, elle signe un contrat de bail à loyer pour un appartement de 3 pièces et de 72 m2, situé au 4, rue Daval à Paris. Le document est établi à son seul nom. Il y a en revanche de nombreuses fiches de paie au nom de Marcel Bonnaud, employé comme directeur financier dans une société spécialisée dans les phosphates, une filiale du groupe industriel de monsieur de Ménincourt. Dans la première année de son activité, Marcel est domicilié à la même adresse que sa mère. Dès 1895, et jusqu’en 1907, ses bulletins de salaire indiquent comme adresse : 45, rue des Tournelles. C’est à travers des photos que l’on comprend que Marcel s’est marié. C’est confirmé par un menu de mariage daté du 1er mars 1897, aux noms de Marcel Bonnaud et Ginette Thévenin… Les photos montrent les nombreux invités ayant assisté à la noce : on y voit Denise, juste à côté de son fils, vieillie, mais droite, très bien habillée et le visage radieux. Le couple à côté de la mariée doit être ses parents. Dans une pochette, j’ai trouvé de nombreuses coupures de journaux. Toutes concernent le Maroc. L’une d’entre elles, tirée de L’Illustration datée du 31 décembre 1904, est intitulée « Les distractions du Sultan : la bicyclette au Palais ». Un dessin très réaliste montre le sultan Moulay Abd-El-Aziz faisant de la bicyclette dans son palais sous le regard d’un serviteur marocain et d’un Européen. Le Petit Journal du 7 avril 1907 fait sa une sur un événement dramatique, l’assassinat du docteur Mauchamp à Marrakech. Là encore un dessin en couleur plus vrai que nature représente une bande de Marocains, appelés des indigènes, avec des visages démoniaques, s’acharner sur le médecin français qui est à terre. 5 À dix heures précises, je sonne à la porte du bureau de l’architecte. La même secrétaire qu’hier m’accompagne à travers deux pièces avant de me faire entrer dans le bureau de son patron. La première chose que je remarque, presque avant même de voir l’architecte lui-même, c’est sa bibliothèque. Le meuble est d’une finesse remarquable et les rayons sont remplis de livres, pour beaucoup d’apparence ancienne, dans de très jolies reliures en cuir. – Bienvenue, me dit Soufiane en me tendant la main. Bienvenue dans mon bureau, et au Maroc en général. Vous êtes ici chez vous. J’ai toujours été très étonné de cette forme d’hospitalité naturelle chez les Marocains. Quand il y a un intérêt mercantile, je comprends, avec mon esprit européen, cette sollicitude. En revanche, lorsqu’il s’agit uniquement de rapports humains, cet empressement à aller vers l’autre, à l’accueillir, à le recevoir chez lui, à lui offrir le thé à la menthe ou bien le repas, voire l’hébergement, même avec l’habitude que j’ai de ce pays, me laisse à chaque fois rêveur, et peut-être aussi nostalgique d’une époque pas si lointaine où les choses se passaient de façon sensiblement identique dans la plupart des villages français. Une époque où l’étranger ne faisait pas peur. Une époque aussi, il faut le noter, où l’imprégnation de la religion était telle qu’elle imposait à chacun de recevoir à sa table celui qui frappait à la porte. Il y aurait beaucoup à dire sur la sincérité mise aujourd’hui dans ce geste de recevoir au Maroc, dans les villes surtout. Quelle qu’elle soit, ça reste quelque chose d’assez profond, évidemment lié à la religion, là aussi. – Vous aimez les livres ? me demande l’architecte qui a bien vu où s’était dirigé mon regard. – Les livres anciens sont une passion, et je crois déceler ici quelques trésors. – Alors nous aurons au moins un sujet de discussion. Vous savez, ici au Maroc, les gens lisent peu. Je viens de consulter une enquête qui indique qu’un Marocain consacre en moyenne deux minutes par jour à la lecture… C’est un chiffre que l’on m’avait déjà communiqué et j’ai vraiment du mal à croire qu’il soit le reflet de la réalité. Il y a tout de même dans ce pays de plus en plus de jeunes scolarisés qui, au moins pour leurs études, sont contraints de lire. Mais il est vrai que la lecture-plaisir n’est sans doute pas aussi répandue, au point d’aboutir à ce chiffre dramatique. Bien sûr, j’imagine que l’enquête fait abstraction du Coran, quoique, là encore, je ne suis pas certain que beaucoup de Marocains l’aient lu en intégralité, mis à part ceux qui ont suivi des études, car y sont intégrés de façon obligatoire des cours de sciences islamiques depuis la maternelle jusqu’au bac, et même au-delà… – J’imagine toutefois que vous n’êtes pas venu me voir uniquement pour parler de livres… – Effectivement. Si nous pouvons le faire, ce sera avec un immense plaisir, car j’ai beaucoup à apprendre sur les livres anciens traitant du Maroc. Mais si je me suis permis de vous déranger, c’est sur les conseils de votre voisin psychiatre. – Il m’en a parlé. Je crois que vous aimeriez avoir des renseignements sur une femme qui est passée chez moi. – Effectivement, c’est à peu près cela. Je tiens à préciser que je ne suis pas en train de mener une enquête policière. Après lui avoir raconté ma rencontre et les questions qui en étaient nées, il me confirme qu’il a bien reçu une visite il y a environ deux ans. – En revanche, le jour où elle est venue à l’atelier, elle n’était pas du tout comme vous me la décrivez. Je ne dirais pas qu’elle avait une allure bourgeoise, mais elle était très bien habillée, elle s’exprimait de façon claire, dans un excellent français, et elle était vraiment très respectueuse. Je me souviens qu’elle aussi était intéressée par les livres, car nous avons passé un bon moment à en parler. Je lui en ai même montré quelques-uns et je vais vous expliquer pourquoi. Décidément, cette inconnue me donne de plus en plus envie d’en savoir davantage sur elle. En deux ans, entre le moment où elle vient chez cet architecte et celui où je la croise, j’ai maintenant la certitude qu’il s’est passé, dans sa vie, des choses étranges qui l’ont conduite à cet état proche de la clochardisation. – En fait, elle est venue ici avec un vieil exemplaire de L’Illustration, reprend Soufiane. Vous connaissez ce magazine français ? – Bien sûr, c’est par là que commencent souvent les collectionneurs… – C’est mon cas ! J’en ai d’abord trouvé quelques exemplaires sur les quais à Paris chez les bouquinistes et, ensuite, des années entières reliées. – J’avais remarqué dans votre bibliothèque… – Il n’y en a ici que quelques-uns, j’en ai une bonne centaine chez moi. – Avec quel numéro est-elle arrivée ? – Je ne me souviens plus de la date exacte ; je sais que c’est un numéro que j’ai, pour la bonne raison que l’un de mes arrière-grands-pères est en photo à l’intérieur. C’est un cliché dont on parlait dans la famille depuis longtemps, nous avions même une photocopie de ce document, mais pas le journal. C’est l’un des exemplaires que j’ai trouvés à Paris. – Pourquoi elle, l’avait-elle ? – Je n’ai pas réussi à le savoir précisément, en tout cas elle n’était pas venue me voir par hasard. La légende de la photo sur laquelle est mon aïeul indique son nom et comme c’est un ancêtre paternel, je porte le même nom. – Et elle souhaitait obtenir des renseignements sur votre arrière-grand-père ? – Pas du tout ! Il faut que je précise quelque chose avant. Si je ne me souviens plus du numéro exact du journal, je suis sûr de l’année. Il est de 1907. Mon aïeul était chargé d’affaires consulaires. – Ça signifiait quoi à cette époque ? – Il était en gros un relais entre les autorités marocaines et les consuls français qui étaient déjà installés au Maroc, plusieurs années avant l’établissement du Protectorat. Je ne connais pas leur rôle précis, je pense qu’ils étaient comme des facilitateurs pour les quelques Français qui venaient s’installer à Marrakech. – En 1907, des Français étaient déjà présents de manière permanente au Maroc, et même à Marrakech ? – Absolument ! Ils ne devaient pas être très nombreux, mais il y avait au moins un docteur, qui s’appelait Mauchamp. Il est d’ailleurs sur la fameuse photo, avec mon ancêtre et plusieurs autres personnes, françaises et marocaines… – Et donc, elle voulait vous interroger sur une personne présente sur ce document ? – Pas précisément. Elle ne semblait connaître personne sur cette photo. Elle avait l’air contente de savoir que c’était un de mes ancêtres et que le nom existait encore, cent ans plus tard. Elle m’a même dit : « C’est incroyable de retrouver un descendant de cet homme qui avait l’air si chaleureux et bienveillant ! » Je dois vous avouer que j’étais un peu mal à l’aise, car à la fin de notre rencontre, je n’ai pas réellement compris ce qu’elle était venue chercher. Elle était très sympa mais, comment vous dire, très mystérieuse... L’inconnue va le rester après cet entretien avec Soufiane. C’est tout de même incroyable ce sentiment né d’une simple rencontre et qui se confirme de jour en jour, et encore plus après ma discussion avec l’architecte. Cache-t-elle quelque chose ? Se cache-t-elle elle-même ? J’opterais plutôt pour la première hypothèse, sinon elle ne s’afficherait pas dans la rue, et elle ne viendrait pas poser des questions à un Marocain inconnu. 6 Ce Petit Journal de 1907 trouvé dans le carton d’archives, c’est celui que Marcel a acheté à la gare de Lyon à Paris avant de monter dans le train PLM qui allait les conduire, douze heures plus tard, à Marseille. Si l’image de une est impressionnante, il n’y a en revanche que peu de détails sur les événements eux-mêmes. Il est écrit que le malheureux médecin a été sauvagement agressé à la sortie de son domicile. Marcel apprendra plus tard que des émeutes avaient éclaté dans le quartier où le docteur habitait, tout près de la Koutoubia, la grande mosquée de Marrakech, à deux pas de la place Jemaa el-Fna. C’était à proximité du mellah, le quartier juif, et celui-ci avait immédiatement été bouclé par les soldats du Pacha. Plus possible d’en sortir ni d’y entrer. Personne n’a pu expliquer clairement ce qui avait déclenché ce mouvement de colère des Marocains. La seule présence d’un grand roseau sur la terrasse de la demeure du docteur Mauchamp pourrait en être la cause. Depuis son arrivée, il avait dû faire face à l’hostilité d’un citoyen allemand installé lui aussi comme médecin à Marrakech. Holtzmann, c’est son nom, avait réussi à convaincre une partie de la population et des notables que Mauchamp était en réalité un espion. Lorsqu’il avait installé ce roseau, destiné à accrocher un fil à linge, le bruit avait couru que c’était une antenne radio qui allait permettre au médecin d’envoyer des messages. « Le chrétien, l’infidèle est mort, gloire à Dieu et à Mahomet », lançaient des femmes et des hommes dans la rue après l’assassinat du docteur. Il venait de recevoir vingt-cinq coups de couteau dans la poitrine, un au côté gauche et un autre dans le cou. À leur arrivée à Marseille, ignorant encore tous ces détails sordides, Marcel et sa famille font le trajet entre la gare Saint-Charles et le Vieux-Port en affrétant une voiture pour transporter leurs malles. Ils repèrent un hôtel à deux pas de la mer qui va parfaitement convenir : pas le grand luxe, mais confortable, de toute façon ce n’est que pour deux nuits. Le bateau doit en effet partir le 9 au matin. Tout cela, je le comprends à la lecture d’un cahier d’écolier que Marcel a utilisé comme journal qu’il a intitulé « En route vers Marrakech » et qu’il a consciencieusement rempli. C’est de ce journal que je tire tous les précieux renseignements qui vont suivre. Le 8, en fin de matinée, Théophile et ses parents qui se baladent vers le port voient arriver des véhicules de police et un autre qui semble être celui d’une personnalité. Un bateau, le Moulouya, est venu accoster peu avant et des passagers commencent à descendre. À la suite de ce défilé d’hommes en habit et de femmes élégantes, ils voient des porteurs sortir un énorme cercueil recouvert du drapeau tricolore. La dépouille du docteur Mauchamp est débarquée et hissée à bord d’un véhicule automobile qui part en direction de Chalon-sur-Saône, sa ville natale dont le premier magistrat est le père du malheureux docteur. Aussitôt après sa mort à Marrakech, ses amis les plus proches avaient finalement réussi à aller dans sa maison, qui a été complètement pillée, et ils ont récupéré tous les écrits du docteur Mauchamp, dont un manuscrit qui sera publié huit ans plus tard. L’ouvrage, intitulé La Sorcellerie au Maroc, décrit la médecine populaire ancestrale, souvent liée à des croyances religieuses. Ses proches ont ensuite recouvert le corps d’un drap blanc et ils l’ont déposé dans un cercueil en bois de cèdre, fabriqué par un menuisier marocain, le fond et les côtés intérieurs ont été recouverts d’aluminium. La dépouille a été emportée, à dos de mulet, vers le port de Mazagan où il a été embaumé, pour être finalement dirigé sur Tanger par bateau. Des funérailles ont été organisées dans la ville du détroit en présence de tout ce que la cité comptait de personnalités marocaines, françaises et étrangères. En découvrant le funèbre convoi, Marcel, Ginette et Théophile ne pensent qu’à une chose : ce docteur Mauchamp devait être quelqu’un d’important : il a eu l’honneur des journaux et, aujourd’hui, de nombreuses personnalités sont présentes pour l’accueillir. Dans le même temps, Marcel, sans laisser transparaître le moindre sentiment, se dit aussi qu’il est peut-être en train d’emmener sa petite famille vers un endroit dangereux… C’est la seule fois qu’il a un doute sur sa motivation à partir vers une terre totalement inconnue. Plus tard, il n’aura jamais un seul regret d’avoir pris cette décision de partir. En franchissant, le lendemain matin, la passerelle entre le quai et le Moulouya, il ne peut s’empêcher de penser que trois vivants vont remplacer un mort et c’est le même bateau qui va permettre cet échange. Théophile, lui, est loin de tout ça, la seule chose qui compte est de monter pour la première fois sur un bateau, et ses yeux s’éclairent comme ils le faisaient les soirs de Noël en découvrant ses cadeaux sous le sapin. Cette fois, c’est le grand départ, l’aboutissement d’un projet familial longuement discuté dans leur appartement parisien, chacun imaginant ce pays qui, c’est maintenant acquis, est sur le point de devenir un nouveau confetti de l’empire colonial français. Ils se sont longuement renseignés, ils ont lu tout ce qu’ils ont pu trouver sur l’empire chérifien. Certains ouvrages, comme celui écrit par un voyageur italien une quinzaine d’années plus tôt, les ont un peu perturbés. La description qu’il faisait des Marocains du nord, entre Tanger et Fès, aurait sans doute dissuadé beaucoup de familles de partir sur les pas de cet auteur. Tout comme le récit de Pierre Loti, Au Maroc, qui évoque la dureté des habitants, l’instabilité du pays, les razzias entre tribus… Mais pas eux… Ils ont appris qu’il ne fallait se fier qu’à leur propre expérience, celle des autres peut servir, elle ne remplacera jamais celle que l’on a menée soi-même. La mise en mouvement du Moulouya, accompagnée d’un long cri de sirène, est le signal du départ sans retour. Trop tard pour reculer. La sensation est telle, de toute façon, que cette idée ne les effleure même plus. Tous les trois se projettent déjà dans le port de Casablanca, dont ils ignorent évidemment tout, ils n’en ont vu que de rares photos. Souvent, ils s’amusaient à se décrire entre eux les tenues des habitants locaux, car ils avaient vu quelques gravures représentant les vêtements des différents peuples du monde. Quelques-unes étaient en couleurs mais il était difficile de les imaginer en vrai, tant elles semblaient différentes des vêtements européens. Théophile, lui, s’inquiétait d’une chose : la langue des gens de là-bas. Il avait eu, à Paris, l’occasion de rencontrer des Russes et il ne comprenait strictement rien quand ils parlaient. Il avait alors demandé à ses parents : « Ça va être pareil au Maroc ? Ils parlent russe aussi ? », imaginant que tous ceux qui ne parlaient pas français, parlaient russe… Ses parents lui avaient alors expliqué qu’ils auraient tous sans doute les mêmes difficultés à comprendre leurs nouveaux voisins mais parce qu’ils parlaient encore une autre langue, l’arabe. Théophile attendait donc d’entendre les premières personnes qu’il allait rencontrer en arrivant pour se prononcer. Marcel et Ginette, eux, avaient acheté quelques livres d’apprentissage de la langue arabe, même s’ils les avaient beaucoup lus, enregistré de nombreux mots du vocabulaire, ils ne se sentaient encore pas à l’aise avec la grammaire et, surtout, avec la prononciation des mots. Il existait des sonorités totalement absentes de la langue française et ils estimaient que seule l’expérimentation sur place, la pratique, leur permettrait de se débrouiller. En tout cas, dans leur esprit, il était très clair que l’apprentissage de la langue était indispensable, ils ne souhaitaient pas cantonner leurs fréquentations à la seule communauté française ou francophone, d’ailleurs extrêmement réduite à cette époque. C’est en grande partie pour cette raison qu’ils avaient choisi le Maroc. L’Algérie avait d’abord été envisagée, puis très vite écartée, car ils s’étaient énormément documentés sur cette colonie française, ils avaient même rencontré à Paris des Français installés en Algérie, et l’idée d’apprendre que les communautés étaient séparées, que les Français implantés là-bas avaient même inventé une nouvelle langue, le pataouète, les avait rebutés. Ils avaient aussi longuement lu le récit d’une révolte survenue en 1901 dans un petit village algérien, Marguerite, où plusieurs colons avaient été tués, ce qui avait donné lieu à un procès interminable, tenu en partie à Montpellier et qui avait condamné cinq Algériens aux travaux forcés à Cayenne. Non, eux, ce qu’ils souhaitaient, c’était créer une vraie activité agricole, si possible de la faire prospérer pour gagner de l’argent, en aucun cas de le faire en dehors, ni même à côté de la population locale. La traversée, qui était jusque-là tranquille, devient un peu plus mouvementée au sud de la baie de Barcelone. Une forte houle se met à faire tanguer le bateau et de nombreux passagers commencent à vomir, des enfants se mettent à pleurer et Théophile ne fait pas exception. S’accrochant à ses parents qui, n’ayant pas non plus le pied marin, ont du mal à le rassurer, il se dit que ce n’est peut-être pas une bonne idée d’avoir quitté la terre ferme pour prendre cet engin dont on ne sait pas jusqu’à quel point il peut résister à la force des vagues. Le calme revenu, ils montent tôt le matin du deuxième jour sur le pont pour admirer le lever du soleil. Un espace aussi dégagé, ils n’en ont encore pas vu de tel, pas même dans le Morvan quand ils allaient en vacances dans la maison familiale d’Anost. Une fois seulement, au sommet du Mont-Beuvray, ils avaient pu observer le Mont-Blanc et la chaîne des Alpes éclairés par le soleil et à leurs pieds, une immense mer de brouillard dissimulant totalement la vallée de l’Arroux. C’était comme un tableau impressionniste, encore plus beau que ce matin en pleine Méditerranée ; là, c’est la vraie mer, totalement inconnue. En arrivant dans le détroit de Gibraltar, tous trois admirent sur leur droite le rocher qui semble posé à cet endroit précis, comme un guetteur. De l’autre côté, ils aperçoivent les côtes marocaines qui sont à portée de main. En passant de la Méditerranée à l’Atlantique, malgré le beau temps et la chaleur de ce mois d’avril, le Moulouya commence de nouveau à bouger un peu plus qu’à l’habitude. Cette fois, Théophile n’a plus très peur. Et c’est assez tranquillement qu’il poursuit la traversée, au grand étonnement de ses parents qui craignaient que le monde fermé qu’est un bateau ne provoquât chez lui une certaine impatience. L’arrivée à Casablanca est assez épique et nul doute que l’événement va rester toute sa vie gravé dans sa mémoire. Le port n’étant pas assez profond, le navire doit jeter l’ancre assez loin du quai et des embarcations viennent en nombre récupérer les passagers et leurs bagages, et les emmener jusqu’à terre. C’est évidemment le premier contact de la famille Bonnaud avec les Arabes. Tout semble simple et compliqué à la fois. Ce sentiment, ils auront l’occasion de le ressentir très souvent par la suite. Il y a d’abord la barrière de la langue. Au début, ça fait rire Théophile parce que la prononciation de certains mots lui rappelle l’accent rocailleux des Morvandiaux. Dans les deux cas, il ne comprend rien, sauf qu’ici il y a en plus tous les gestes qui accompagnent les paroles. Et il trouve que les gens qui les aident à porter leurs malles ont une certaine grâce malgré les vêtements très amples qu’ils portent. Leur façon de se mouvoir lui donne l’impression qu’ils exercent des pas de danse. Et les gestes d’affection qu’ils ont à son égard le surprennent et le rassurent en même temps. Il vient, certes, de poser le pied sur une terre totalement étrangère, avec des gens habillés d’une drôle de façon, qui ne parlent pas la même langue que lui, il voit aussi des bâtiments qui doivent être des habitations mais qui ne ressemblent à rien de ce qu’il a vu jusqu’à présent, et malgré cela il se sent en confiance. Ginette et Marcel, eux, paraissent plus effrayés que leur fils. Ils surveillent chaque malle déchargée au fur et à mesure, ils demandent aux porteurs, en leur faisant des signes, de toutes les entasser au même endroit. Marcel fait des allers-retours entre la barcasse et le quai, il accompagne les ouvriers du port et Ginette, elle, reste auprès de leurs bagages. 7 C’est tout à fait par hasard, à un moment où je ne pensais plus vraiment à elle, que je l’ai de nouveau croisée. Pas très loin de l’endroit où elle m’avait demandé une cigarette. Cette fois, elle ne m’a rien demandé, elle ne m’avait pas reconnu non plus. C’est moi qui l’ai abordée, en lui demandant comment ça allait. Elle avait toujours ce regard un peu perdu, pas fuyant, simplement mêlé de douceur et de tristesse. Nous étions juste devant un café de la rue Sourya, un de ces établissements fermés, sans vitrine sur la rue et dans lesquels on sert de l’alcool, interdit à la consommation en terrasse. À ma plus grande surprise, elle accepte mon invitation à prendre un verre à l’intérieur. Le lieu est plutôt joli, des Marocains sont attablés avec plusieurs canettes de bière devant eux, la plupart vides. Ici, on paie quand on a décidé d’arrêter de boire, le serveur laisse les bouteilles sur les tables pour faire les comptes à la fin. On peut même commander un petit joint que le même serveur vous prépare avec minutie. Elle ne paraît pas surprise par l’ambiance, comme si elle connaissait déjà. – Vous êtes déjà venue ici ? – Une ou deux fois, il y a longtemps. Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur mes intentions, je lui demande depuis combien de temps elle est à Marrakech en lui précisant que moi ça fait quatre ans que je m’y suis installé avec mon épouse. Cette seule indication du fait que je suis marié paraît la soulager… Ça me rassure et en même temps je m’interroge. Dans cette ville où la prostitution, comme dans de nombreuses autres villes touristiques à travers le monde, est un phénomène courant, je me demande si elle y a recours et, si oui, le soulagement que j’ai ressenti voudrait dire qu’elle ne s’y livrerait que par nécessité. Mon interrogation est peut-être totalement infondée… – Je suis arrivée il y a près de cinq ans à Marrakech, me dit-elle, sans rien ajouter, comme pour me dissuader de poursuivre mon questionnement. Je ne sais plus vraiment quoi faire, partagé entre l’envie d’en savoir plus et la crainte de la voir repartir sans espoir de la retrouver. Heureusement, le serveur nous apporte nos jus d’orange et ça va me laisser un peu de temps pour réfléchir à la façon la plus efficace de poursuivre la conversation, sans l’effrayer. Comme souvent, je me dis que le meilleur moyen d’obtenir une bonne réponse est de poser une question directe, sans essayer de contourner la difficulté. – Je vais être très franc. Lorsque je vous ai rencontrée et que vous m’avez demandé une cigarette, j’ai été surpris, car je n’imaginais pas qu’une Française puisse être, ici à Marrakech, dans le besoin. Bien évidemment, vous n’êtes pas obligée de me répondre, j’aimerais quand même comprendre comment on en arrive à cette situation difficile. – C’est vrai que l’image que l’on a de cette ville, et plus généralement de ce pays, c’est que la pauvreté est plutôt réservée à la population locale, pas aux étrangers. Et pourtant, je peux vous assurer que ma situation, loin d’être enviable, n’est pas la pire que l’on peut trouver. Je reste un peu stupéfait de la facilité avec laquelle elle s’exprime, aussi du fait qu’elle accepte, sans réserve, de parler d’elle. Je ressens même une certaine satisfaction à ce que l’on s’intéresse à elle, sans doute parce que cela fait longtemps que personne ne lui a parlé, ni même ne l’a regardée. Et surtout, je perçois une lueur de tendresse dans ses yeux bleu gris. – De quelle façon vivez-vous ici ? Vous avez un toit ? Des amis ? – Depuis quelques mois, je suis hébergée chez une amie française qui possède un petit Riad dans la médina. Même si ce n’est pas le genre de Riad qu’on voit dans les magazines, ça va, c’est correct et ça permet de ne pas dormir dans la rue. Au prix où sont les produits de consommation courante, j’arrive encore à me débrouiller. En tout cas, ce qui est possible ici ne le serait pas en France où je serais incontestablement SDF. – Vous avez devancé ma question, car je souhaitais vous demander pourquoi vous n’étiez pas rentrée en France… Je ne connais pas votre âge, et on m’a appris à ne pas le demander aux femmes, mais vous n’avez droit à aucune aide ? – Je devrais percevoir une retraite si monsieur Sarkozy ne m’avait pas contrainte à attendre encore un an. Je suis née le 20 juillet 1956 et lorsqu’il a été élu président, il a reculé de deux années le droit à la retraite pour tous les gens nés après le 1er juillet de cette année-là. Donc, à vingt jours près, je suis obligée d’attendre deux ans supplémentaires… La glace était brisée, au moins en apparence, et nous avons pu continuer à échanger pendant plus de deux heures. Sa déchéance était malheureusement tout à fait banale. Infirmière, mariée à un médecin, un enfant et un divorce qui se passe mal : la rue est à portée de main… Son mari alcoolique était devenu violent, ils avaient dans un premier temps décidé de se séparer de façon plus ou moins amiable. Leur fille avait huit ans et ils avaient convenu de la prendre une semaine sur deux. Elle avait décidé de conserver la maison commune, acceptant de payer l’emprunt qui était loin d’être remboursé. Cette espèce de statu quo avait perduré pendant sept ans, dans un calme relatif, en tout cas sans tentative, ni d’un côté ni de l’autre, d’envenimer les choses. Jusqu’à ce qu’ils prennent la décision commune de divorcer officiellement. Et c’est alors que tout avait dégénéré. Il avait tout tenté pour la dépouiller complètement, il était allé jusqu’à demander la garde de leur fille, qui avait alors près de seize ans, prétextant qu’il serait un meilleur éducateur et un meilleur soutien sur le plan scolaire, car elle avait choisi de suivre la filière scientifique et, plus tard, de devenir médecin elle aussi. La maman, qui a fini par me confier lors de notre conversation qu’elle s’appelait Juliette, était à cette époque dans une phase dépressive et l’avocat de son mari avait allègrement joué de cet état pour convaincre la juge des affaires familiales que la demande de son client était amplement justifiée. Pendant les deux années qui ont suivi le jugement, elle voyait sa fille un week-end sur deux et pendant la moitié des vacances scolaires, mais à chaque fois elle sentait qu’elle lui échappait… Jusqu’au jour où le père a intenté une nouvelle action en justice pour demander le versement mensuel d’une pension alimentaire ainsi qu’un rattrapage de ce qui aurait dû être versé les vingt-quatre mois précédents. Alors que ses revenus étaient au moins cinq fois inférieurs à ceux de son mari, le tribunal l’a pourtant condamnée à payer l’intégralité des sommes réclamées. Elle a réussi à le faire, non sans difficulté, parfois avec retard dans l’échéancier prévu, et à plusieurs reprises après que l’huissier soit venu sonner à sa porte… Elle avait fini par vendre sa maison, à un moment où la crise économique avait considérablement fait chuter les cours, et le produit de la vente avait en grande partie servi à rembourser l’emprunt initial. La dépression s’était installée de manière chronique et un jour, seule dans le petit appartement qu’elle louait, elle s’est ouvert les veines. Elle ne se souvient d’absolument rien, si ce n’est du moment où elle s’est réveillée dans un lit d’hôpital, avec une perfusion à un bras. C’est une amie, infirmière comme elle, qui avait eu un pressentiment et qui, ce jour-là précisément et avant qu’il ne soit trop tard, était passée et avait alerté les pompiers en se retrouvant devant une porte qui ne voulait pas s’ouvrir. Une chance inouïe, dont elle avait conscience aujourd’hui, malgré son existence erratique. À l’époque elle en a voulu à son amie de lui avoir sauvé la vie… À la suite de son geste, c’est une fois remise à peu près sur pied qu’elle a décidé de venir au Maroc, comme infirmière dans une clinique privée. J’ai bien évidemment encore des dizaines de questions à lui poser. Pourquoi le Maroc ? Que s’est-il passé ici depuis son arrivée ? Parce que, là, j’ai un peu de son histoire d’avant, mais rien sur celle de maintenant. Et, surtout, rien qui me permette de comprendre cette deuxième chute. Car elle n’est visiblement plus infirmière depuis de longs mois sans doute. L’heure a tourné, elle me dit avoir un rendez-vous, et il faut se séparer. Il est hors de question que je la laisse partir sans avoir la certitude de la revoir. Tout comme son amie infirmière qui lui a sauvé la vie avait eu un pressentiment, j’ai l’impression qu’autre chose l’a motivée dans son choix du Maroc où elle n’était jamais venue auparavant. C’est sans aucune hésitation qu’elle accepte que l’on se revoie. 8 Le premier objectif est de trouver un hôtel pour quelques jours. C’est le chargé d’affaires français qui leur indique un établissement à peu près correct, en tout cas qui va leur permette de dormir et de se restaurer sans trop de difficultés. Pas très éloigné du port, avec une vue plongeante sur l’océan, le confort des chambres n’est pas d’un niveau luxueux mais tous les trois y trouvent leur compte. Casablanca est alors une petite ville d’environ 25 000 habitants, dont quelques centaines de Français. Parmi eux, des familles arrivées au milieu du XIXe siècle, à une époque où la crise du coton, en métropole, a conduit une poignée d’aventuriers à venir se ravitailler au Maroc, d’abord à Tanger, une ville qui avait un statut international, puis dans les autres villes de l’empire, beaucoup arrivant d’Algérie par Oujda, au nord-est. Ce qui les impressionne par-dessus tout, c’est leur première sortie au souk. Ils y découvrent des fruits et des légumes qu’ils connaissent, d’autres en revanche leur sont totalement inconnus. Et puis, il y a les odeurs des épices, entassées dans de petites boîtes en bois et formant des pyramides. L’harmonie des couleurs et le mélange des odeurs du cumin, du paprika, de la cannelle, du gingembre sont autant de découvertes. Et par-dessus tout, cette odeur tellement envoûtante, celle de la fleur d’oranger. Ils avaient déjà senti, dans la rue qu’ils avaient empruntée pour venir au marché, les fleurs elles-mêmes sur les arbres dont ils ont remarqué qu’ils portaient en même temps des fleurs et des fruits. Sur l’étalage du souk, c’est de l’eau de fleur d’oranger qui dégage ce fort parfum et dont ils se demandent à quoi elle peut bien servir. Théophile est complètement perdu, ou plus exactement il a envie de tout enregistrer, et il a tendance à courir d’un étal à l’autre en se préoccupant peu de savoir si ses parents le voient ou non. Mais Marcel et Ginette ne le perdent pas des yeux, le rattrapant de temps en temps par le bras pour qu’il ne s’échappe pas. Ginette, elle, excellente cuisinière, imagine les plats qu’elle va pouvoir préparer avec tous ces produits qui paraissent tellement frais. Ce qui l’inquiète le plus, c’est la viande qui pend en plein air, avec les mouches tournant autour et parfois s’y posant. Les poulets sont vendus vivants, ils ne sont pas très gras, mais les clients finissent toujours par en choisir un que le vendeur tue devant eux, le plumant et le vidant sur place. Ceux-là n’ont pas le temps de traîner au soleil qui commence à cogner fort dès 11 heures du matin. Après le souk des légumes, celui des vêtements et des babouches. Bien sûr, Théophile veut que ses parents lui en achètent. Au prix auquel elles sont vendues, ils n’ont pas résisté à sa demande et, d’ailleurs, ils en prennent chacun une paire. C’est l’accessoire que Théophile ne quittera plus. Il va passer sa vie au Maroc en ne portant quasiment que des babouches, sauf, comme on le verra plus tard, lorsqu’il sera invité à des réunions officielles. C’est donc avec ses toutes nouvelles babouches jaunes qu’il rentre ce soir-là à l’hôtel. Pas évident de s’en sortir au début, il a tendance à les perdre, car il marche avec comme il l’aurait fait avec des souliers fermés. Très vite, cependant, il remarque comment font les Marocains. Ils ne soulèvent pas vraiment leurs pieds, ils se contentent presque de glisser, ce qui évite à la babouche de quitter le pied. Un peu partout, ils voient des braseros en train de cuire des brochettes, des morceaux de viande, des ailes de poulet, et surtout ils s’imprègnent de toutes ces odeurs de grillades inhabituelles, mais qui vont très vite le devenir. Ces premières sensations vont constituer leur référentiel ; plus tard, dès qu’ils ne verront plus ces couleurs, dès qu’ils ne sentiront plus cette viande cuire en plein air, ils auront le sentiment d’être perdus. Plus d’une fois, l’un ou l’autre d’entre eux manque de se faire renverser par un marchand tenant son âne tirant une charrette et criant à son arrivée : « balek ! balek ! » C’est le premier mot arabe qu’ils apprennent : toujours faire attention ! Après cette initiation au monde arabe à travers leur balade dans la ville, ils rencontrent longuement le Français qui fait office de représentant de la petite communauté déjà présente à Casablanca et qui est la seule à appeler la ville par ce nom. Les Marocains ne connaissent que Dar El Beida… Après que Marcel lui a précisé ses intentions d’aller s’installer à Marrakech, la première réaction de son interlocuteur est de le mettre en garde sur la dangerosité de la ville, lui rappelant qu’un des leurs venait de repartir en cercueil. Et il essaie de le convaincre que son projet de création d’une ferme peut très bien se réaliser aux abords de Casablanca, que les terrains sont fertiles dans la plaine de la Chaouïa et que, très prochainement, les Français vont sans doute arriver en masse dans ce pays, et plus particulièrement dans la région. Autant d’arguments qui renforcent Marcel dans son idée de ne pas rester ici, cela va au contraire le conforter dans son idée d’aller au terme de son projet d’installation lointaine. Le Français, convaincu qu’il ne parviendra pas à le faire changer d’avis, lui prodigue tous les conseils nécessaires — et qui s’avéreront utiles — pour faire le voyage jusqu’à Marrakech. Le pays est en effet fort divisé à cette époque entre les tribus qui se partagent les territoires. Lorsque vous êtes sous la protection de l’une d’entre elles, à un moment précis du parcours, vous pouvez tomber sur une rivale qui vous dépouille. Et entre Casablanca et Marrakech, l’unité est loin d’être faite… Le séjour dans la ville blanche n’ayant aucune raison de se prolonger plus longtemps, la petite famille organise donc, avec l’aide du Français et des chefs locaux, un convoi composé d’ânes, de mulets, les uns tirant des carrioles brinquebalantes, les autres portant les charges sur le dos, le tout encadré par des cavaliers en armes. La caravane met près de dix jours pour arriver jusqu’à Marrakech, non sans encombre et désagréments de toute sorte. Aucune de ces anicroches ne réussit à entamer la détermination de Marcel. Ginette et Théophile ont bien quelques moments d’inquiétude, surtout lors du passage d’une « frontière » entre deux tribus, aux environs de Ben Guerir, lors du changement de « protecteurs ». Une âpre discussion s’engage alors, avec des haussements de voix qui, en France, augureraient d’une violente bagarre imminente. Là, non. Pas de coups, juste un ton élevé accompagné de force gestes. Les Bonnaud ne comprennent bien évidemment aucun des propos et le volume sonore effraie Théophile qui se met à pleurer à chaudes larmes. Paradoxalement, c’est la réaction de l’enfant qui met fin aux palabres. Ceux qui semblent être les chefs des deux délégations de tribus voient l’enfant pleurer, ils se regardent, continuent à parler, mais beaucoup moins fort, et ils finissent par se donner une accolade. En quelques minutes, les nouveaux accompagnateurs de la famille lui font comprendre qu’il est temps de reprendre la route. De derrière une colline apparaît alors un nouveau convoi d’animaux porteurs, cette fois c’est une espèce que les Français découvrent pour la première fois : des dromadaires… Et le visage de Théophile, qui a encore les yeux un peu rougis par les larmes et la fatigue, s’anime d’un large sourire ! Lorsque le chamelier fait asseoir son animal à ses pieds et, par un signe, invite Théophile à grimper sur son dos, alors le gamin interroge ses parents du regard. Quand ils lui disent de monter, il ne se fait pas prier et, dans le journal qu’il tient et qui me permet de reconstituer leur histoire, Marcel note : « Jamais, je n’ai vu mon fils aussi rayonnant. Tout ce qui lui permettait de s’exprimer indiquait un bonheur intense. Quoi qu’il puisse nous arriver plus tard, pour ce seul moment, je suis heureux d’avoir pris cette décision. » Lorsque la ville est enfin en vue, avec le minaret de la Koutoubia qui se détache devant les sommets de l’Atlas, le chef du convoi tape sur l’épaule de Marcel et tend son bras en direction de la ville. Pas besoin de paroles, la famille sait qu’elle touche à son but. Cela fait plus d’un mois qu’elle a quitté Paris. Tous sont éreintés par ce long voyage et les quelques péripéties déjà vécues en route. Ils continuent quand même à observer autour d’eux, à regarder les maisons en terre entourées de cactus infranchissables, comme des clôtures. Ce sont de petites fermes, presque sans ouvertures, sans doute pour éviter que la chaleur ne pénètre trop. Théophile, lui, somnole sur le dos du chameau ; Marcel, lui, reste attentif à tout, il construit des plans dans sa tête. Si les constructions sont en terre, se dit-il, c’est qu’il y a une bonne raison. À leur arrivée dans la ville, entourée d’une muraille de couleur ocre, une foule de curieux commencent à les entourer et à parler, sans que personne ne réussisse à se comprendre. Les hommes qui ont accompagné les Bonnaud distribuent quelques coups de trique et finissent par faire comprendre à cette petite troupe qu’il faut laisser les nouveaux arrivants tranquilles. L’escorte, appartenant au clan du caïd Ayadi, rival du Glaoui avec lequel il a trouvé un terrain d’entente, c’est-à-dire que les deux chefs de tribus se sont partagé les terres, conduit la famille vers son palais, à la porte de Khmis, l’une des neuf portes permettant d’entrer à Marrakech. Impressionnée par le gigantisme de la bâtisse et le jardin qui l’entoure, aussi par le nombre de serviteurs qui sont à la disposition de leur hôte, la petite famille est bien vite rassurée lorsqu’elle voit surgir d’un recoin insoupçonné, un homme vêtu d’une djellaba blanche et de babouches jaunes. Il a un regard n’exprimant que douceur et gentillesse. Ils apprendront plus tard que ces yeux peuvent se transformer en un éclair et littéralement fusiller celui qui lui fait offense. Pour l’heure, c’est son attitude bienveillante et les pâtisseries qu’il leur fait servir, accompagnées de jus d’orange et de thé à la menthe, qui les émerveille. En quelques instants, une véritable armée, à la queue leu leu, a apporté des tables basses, des coussins et quelque chose qui ressemble à un festin. Quand tout est installé, le caïd leur souhaite la bienvenue dans un français hésitant, mais parfaitement compréhensible. C’est en tout cas ce que Marcel a noté dans son journal. – Que puis-je faire pour vous aider ? J’ai cru comprendre que vous demandiez à vous installer chez nous… – C’est exactement cela, lui répond Marcel, alors que Théophile est déjà en train de courir dans les jardins et autour du bassin et que sa mère ne le perd pas d’un œil. – Vous savez, toutes les bonnes volontés ont une place dans ce pays, y compris lorsqu’elles sont étrangères. Toutefois, comme vous le savez sans doute, le Maroc est l’un des derniers pays à ne pas avoir encore été colonisé. Je ne suis pas sûr que cela dure très longtemps ; à l’heure qu’il est, c’est ainsi. – C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de ne pas aller en Algérie, lui répond Marcel. Notre intention n’est pas de participer à une quelconque forme de colonisation, ni même d’y contribuer. Et c’est même ce qui nous a conduits ici, plutôt qu’à Casablanca ou Tanger, pour vivre avec les habitants du pays, pas dans un esprit de conquête mais dans une parfaite harmonie. – Votre intention est louable, cher Monsieur, je ne sais pas si vous serez comblés ici, en tout je m’emploierai à ce qu’il en soit ainsi. De combien d’hectares avez-vous besoin ? Marcel est un peu désarçonné par la question, mais il saisit la balle au bond. Dans son journal, il écrit : « Cette première rencontre a été déroutante. Je pensais que nous allions palabrer pendant des heures avant d’en arriver à parler affaires. Tout ce que j’avais lu des expériences européennes m’avait préparé à devoir discuter, négocier, je pensais même qu’il faudrait de longs mois avant de commencer à évoquer la possibilité d’acquérir quelques arpents de terre. En réalité, tout s’est conclu en moins de trois heures. Et ça y est, nous sommes propriétaires de dix hectares de terrain, en rase campagne, à une dizaine de kilomètres de la ville… »




9 Quinze jours après notre première vraie rencontre, Juliette arrive pile à l’heure au rendez-vous que nous nous étions fixé, à la terrasse d’un café à côté du Carré Éden, cette espèce de verrue qui défigure Marrakech. Ce centre commercial s’est construit à l’emplacement du marché où se retrouvaient les habitués qui allaient directement au stand de leurs commerçants préférés, où des discussions parfois enflammées s’entendaient de loin, il y avait là une vraie vie qui, aujourd’hui, a laissé la place aux grandes enseignes, les mêmes qu’à Paris, New York ou Barcelone. Plus aucune âme… S’il y en a une qui semblait ne pas en manquer, d’âme, c’est bien Juliette. Elle arrive aujourd’hui en djellaba avec un visage rayonnant, beaucoup plus détendue. Je ne peux pas m’empêcher de penser que je n’y suis pas tout à fait étranger, tout simplement parce que cela doit faire un bout de temps que personne ne s’intéresse plus à elle, sauf, comme je l’ai fait au début, à la regarder comme une malheureuse en train de s’enfoncer dans cette forme de misère qui la conduit à faire la manche. Ça me paraît encore plus évident lorsque c’est elle qui, en me tendant la main, me demande comment je vais. Peut-être que le mystère que j’avais cru déceler va s’éclaircir aujourd’hui. Spontanément, elle m’explique ce qu’elle a fait à son arrivée au Maroc il y a cinq ans. Il existe de nombreuses cliniques privées à Marrakech et elles sont souvent intéressées lorsqu’un médecin ou une infirmière français leur proposent de travailler pour elles. Elles publient même des annonces de recrutement dans des magazines spécialisés en France, et c’est à l’une d’elles qu’avait répondu Juliette. Il ne faut pas être trop exigeant, ces établissements ne proposant que des contrats locaux. Autrement dit, Juliette percevait le même salaire qu’une infirmière marocaine ayant une expérience identique à la sienne. Elle touchait environ 6000 dirhams, soit presque trois fois le SMIC marocain. Pour quelqu’un qui vit à la mode marocaine, c’est tout à fait confortable. Bien sûr, si on ne va pas au restaurant tous les jours, si on n’achète pas non plus du camembert pour tous les repas, cela reste un salaire honorable. Très rapidement, et alors qu’avec plusieurs médecins et collègues infirmiers tout se passait bien, des conflits sont nés au sein de la clinique. Les huit associés, tous des médecins marocains ayant une spécialité différente, ont estimé que les gains n’étaient pas suffisants. Pourtant, leur clinique avait été agréée par plusieurs assurances internationales et, dès lors qu’un touriste tombait malade ou avait un accident dans la région de Marrakech, il était automatiquement conduit vers cet établissement médical. Le patient n’avait rien à avancer, la clinique était payée très rapidement par sa compagnie d’assurance. Et elle avait très bonne réputation. À plusieurs reprises, elle a sauvé la vie de victimes d’un infarctus et les médecins européens qui venaient chercher ces gens-là (car le rapatriement sanitaire est souvent compris dans le contrat souscrit) témoignaient de leur admiration pour les praticiens marrakchis. Lorsqu’ils étaient français et qu’elle était de garde, Juliette avait été témoin de cette satisfaction. Ce n’est pas tout à fait banal dans un pays où le système hospitalier public pèche encore trop souvent. Pas en raison de la qualification des médecins et chirurgiens, tout simplement à cause de l’hyper administration du secteur public et, bien sûr, du bakchich instauré comme règle de fonctionnement. Les hôpitaux publics des grandes métropoles sont désormais équipés des outils les plus performants (scanner, IRM…), ceux qui les utilisent sont à la pointe des connaissances médicales. Tout est rassemblé pour offrir une médecine d’excellent niveau, sans compter sur les professeurs occidentaux tombés amoureux du Maroc et qui, bénévolement ou non, apportent leur savoir-faire de façon régulière. Donc, tout est en place, sauf que nous sommes au Maroc et que l’alliance nécessaire entre le mode de fonctionnement des praticiens, la qualité des machines, le système de protection sociale, la discipline des patients, bref, tout ce qui fait que ça marche à peu près ailleurs, et bien ici ne marche pas. Parce qu’à tous les niveaux du processus, des grains de sable viennent gripper le système. Au détriment, bien sûr, des patients ! Tout cela n’apparaît pas au grand jour, surtout si l’on est étranger. Bien au contraire, combien ai-je rencontré de touristes ou d’expatriés ayant eu recours au service d’une clinique et qui en sont sortis pleinement satisfaits… Je n’évoque pas les hôpitaux ou centres de soins de petites villes où de villages, quand il y en a, car c’est encore une autre histoire. Les chats sautant sur la table d’opération, ça existe… En fait, il existe sur ce plan une différence beaucoup plus accrue entre soins privés et publics qu’en France entre grandes villes et reste du territoire. On a plus de chances de sortir vivant d’un accident grave lorsqu’il survient à Paris plutôt qu’au cœur du Morvan ! Ici, mieux vaut se diriger vers une clinique que vers un hôpital. Et avec de l’argent, car, avant même qu’un diagnostic ne soit établi, la facture est réclamée. Dans sa clinique, Juliette a mis un moment avant de se rendre compte de ce qu’il se passait. Comme elle n’était pas au bloc, mais au service des soins en chambres, elle ne côtoyait qu’épisodiquement les médecins avec lesquels elle entretenait d’ailleurs les meilleures relations. Petit à petit, elle a été témoin de haussements de voix entre plusieurs médecins, à chaque fois cela se passait dans la salle de réunion du dernier étage et elle ne s’arrêtait pas pour écouter aux portes. Elle sentait aussi une certaine crispation chez plusieurs de ses collègues marocaines qui, elles, avaient déjà compris ce qui se tramait. Deux clans étaient en train de naître : d’un côté l’anesthésiste, qu’elle aimait beaucoup ; de l’autre tous ses confrères ligués contre lui. Un beau jour, alors qu’elle arrivait pour prendre son service, elle a assisté à une scène surréaliste. Deux gros bras du service de sécurité étaient littéralement en train de jeter l’anesthésiste, toujours vêtu de sa blouse médicale vert clair, sur le trottoir. Tout autour, des gens poussaient des cris : des infirmiers, des aide-soignantes, des patients aussi qui se demandaient tous ce qui était en train d’arriver. Dès qu’un événement inhabituel survient au Maroc, où que ce soit, une foule se regroupe aussitôt autour : bagarre, accident et autres prises de bec ont la faculté d’attirer des dizaines de curieux qui, ensuite, donnent chacun leur version de l’histoire, rarement la même… Terrorisée, Juliette était aussitôt venue en aide à l’anesthésiste qui était mal en point, il avait pratiquement perdu connaissance. Elle appelait ses collègues pour venir l’aider à secourir le médecin, aucun ne répondait, tous regardaient, certains en souriant. Convaincue que personne n’allait intervenir, elle avait fini par appeler une ambulance pour qu’il soit conduit dans un autre établissement. Comment des médecins, ayant signé le serment d’Hippocrate, pouvaient-ils réagir ainsi ? Elle ne cherchait pas encore à savoir ce qui avait conduit à cette situation, son seul souci était la santé de celui qu’elle devait bien considérer comme un blessé. Alors que l’ambulance emmenait l’anesthésiste à l’hôpital, le directeur de la clinique convoquait Juliette pour lui annoncer son licenciement sur le champ. Il lui avait précisé qu’elle n’avait plus le droit de remettre les pieds dans son service. Pas d’entretien préalable, pas d’explication, rien ! Elle avait été tellement choquée, d’abord par la scène qu’elle avait vécue dehors et maintenant par cette annonce, qu’elle n’avait rien répondu au directeur, posé aucune question, elle était partie. – Je n’ai jamais eu aucune explication, précise-t-elle. À plusieurs reprises, j’ai rencontré d’anciennes collègues, j’ai tenté de les saluer et de parler avec elles, à chaque fois elles sont passées en baissant la tête, en faisant semblant de ne pas me voir. – Vous n’avez pas non plus revu l’anesthésiste ? – Non. Je ne sais même pas où il a été transporté ce fameux jour… – Pas d’explication non plus, j’imagine, sur les raisons de son éviction ? – Officiellement non, j’ai vu une fois sur internet une vidéo qui montrait son expulsion manu militari. On m’apercevait d’ailleurs de dos à ses côtés. Il semblerait qu’il avait demandé une meilleure répartition des bénéfices de la clinique, mais je n’en sais pas plus. Aussitôt après avoir été virée, elle avait appelé sa fille par Skype, avec laquelle elle continuait de façon épisodique à communiquer. Ce jour-là, après que Juliette lui eut raconté les événements qui la secouaient, elle lui avait répondu que c’était de sa faute, qu’elle n’aurait pas dû partir au Maroc… Totalement désarçonnée, sans boulot et traumatisée par la réaction de sa fille, elle avait foncé dans le café où nous étions attablés la dernière fois. Et elle s’était pris une gigantesque cuite… – Vous comprenez pourquoi je vous ai dit l’autre jour que j’étais déjà venue dans ce bistrot ?




10 Dans le livre de comptes qu’il a tenu scrupuleusement pendant de longues années, Marcel avait noté à la date du 2 mai 1907 : « Achat de 10 hectares avec petite bâtisse de 50 m2 : 500 francs. » Il était indiqué dans un renvoi de bas de page : « C’est le prix de 5000 m2 dans le Morvan ». À la même date, il faisait référence à d’autres achats de matériel : sommiers, matelas, divers outils, vaisselle, mais aussi « deux chèvres, deux ânes, six moutons, douze poules ». Rien n’était mentionné à propos des vêtements dans la masse de documents que j’avais dépouillée, les Bonnaud avaient dû apporter, dans les malles, toute la lingerie nécessaire. En revanche, dès le lendemain, Marcel décrivait leurs premières impressions en arrivant sur leur toute nouvelle propriété. « Nous avons le sentiment que nous venons de trouver l’endroit de nos rêves. La maison n’en est pas vraiment une, en tout cas au sens où on peut l’entendre en France, le terrain, lui, paraît fertile, quoique la sécheresse ait déjà commencé à faire ses effets. La terre est fendillée, il va falloir arroser. L’oued qui passe à côté va nous être bien utile… » D’après la description qu’il fait de son acquisition et du parcours qu’il a suivi depuis Marrakech pour y arriver, je pense qu’ils se sont installés à proximité d’un village proche de la vallée de l’Ourika, Aghmat, dont l’activité principale aujourd’hui est l’arboriculture. C’est ici aussi que des archéologues marocains et espagnols ont récemment mis au jour les fondations d’un hammam très ancien, témoin d’une implantation humaine bien avant l’arrivée des premiers Arabes et de l’islamisation du Maroc. Selon ces chercheurs, c’est même l’une des premières vraies villes du pays, dont l’activité a commencé à décliner au XIIe siècle. La première tâche des Bonnaud est maintenant de retaper la maisonnette. Ils sont aidés par des paysans locaux, tous appartenant à des familles, dont les frères, oncles ou neveux, travaillent pour le caïd Ayadi. L’un d’entre eux, d’après ce que raconte Marcel, est un spécialiste de la brique en terre. Il est d’une habileté incroyable et la famille ne perd pas une miette de ce qu’il fait devant eux. Le maçon est lui-même surpris qu’ils s’intéressent autant à sa technique, personne ici ne faisant attention à cette pratique ancestrale que tous connaissent. En quelques jours, la cabane ressemble de plus en plus à une maison, l’artisan ayant même construit une nouvelle pièce attenante qui permettra à Théophile d’avoir sa propre chambre, alors que ses parents, pour l’instant, dormiront dans la seule grande pièce qui existait. Pendant ce temps, d’autres ouvriers labourent des parcelles avec les deux ânes tirant la charrue. Certains ont même apporté des plants d’arbustes d’environ un an : abricotiers, oliviers, orangers, pommiers, cerisiers. Tous trouvent très vite une place, sur les conseils de Marcel et Ginette qui commencent à voir se dessiner une ferme digne de ce nom. D’autant que les centaines de petits sachets de graines qu’ils ont apportés commencent à produire, eux aussi, leurs effets. Salades, tomates, poireaux, courges, oignons, persil : tout semble pousser dans ce pays. À condition d’arroser… Les animaux, eux, sont encore en liberté, il faut dire qu’il n’y a aucun risque qu’ils s’enfuient, il n’y a absolument rien autour d’eux. Les ouvriers viennent d’un douar à quatre kilomètres, et ce sont les premiers voisins des Français. Au début, tout ce petit monde va chercher l’eau dans l’oued, ce n’est pas très loin, mais les seaux remplis paraissent bien lourds à la fin de la journée. Un jour, Marcel raconte dans son journal qu’un des paysans berbères, qui avait sans doute compris les difficultés que représentait cette alimentation en eau, est arrivé avec un autre homme, muni d’une baguette de sourcier. Il a parcouru le terrain avec cette petite branche d’arbre qui, de temps à autre, pliait avec force en direction du sol. Théophile regardait à chaque fois avec ses yeux grand ouverts, se demandant comment c’était possible. Tout à coup, le sourcier a montré le sol du doigt. C’était à peine à vingt mètres de la maison. Les ouvriers ont parlé entre eux en arabe, ils sont allés chercher des pioches et ils ont commencé à creuser. En quelques minutes, la terre sèche a commencé à devenir humide et le trou d’environ deux mètres de profondeur s’est petit à petit rempli d’eau. À mesure que l’eau apparaissait, les terrassiers sortaient des pelletées de terre et élargissaient le diamètre du trou. Quand ils sont repartis le soir, un puits avait commencé à naître. L’eau était boueuse. Le lendemain matin, en se réveillant, Marcel a constaté qu’elle était devenue transparente. Il a rempli une petite tasse en métal et, pour la première fois, il a bu son eau. Dans les jours suivants, les ouvriers ont façonné le puits en apportant des pierres entassées les unes sur les autres le long des parois du trou et sur toute sa hauteur. Marcel n’évoque plus ce puits dans son journal, ce qui laisse penser qu’il leur a toujours apporté toute l’eau dont ils avaient besoin. Il fait en revanche référence à plusieurs reprises à de longues périodes de sécheresse dans les années qui ont suivi ; jamais il ne fait part d’un manque d’eau pour ses cultures. La famille ne bouge pas beaucoup de la propriété qu’elle a baptisée « Dar Théo ». Marrakech, à pied, est à peine à deux heures de marche, à cheval il faut compter une petite heure, quand il ne fait pas trop chaud. À chaque fois qu’elle doit s’y rendre, elle passe au moins une nuit sur place. Sauf nécessité absolue, leur vie se déroule désormais ici. Et le travail ne manque pas. Calme, sérénité, bien-être : ce sont les mots qui qualifient sans doute le mieux leur nouvelle existence. Elle est à peine troublée par des événements dont seuls quelques échos leur parviennent. En 1908, alors que le Maroc avait confié à la France la construction d’une petite voie ferrée entre le port de Casablanca et la ville, des ouvriers français avaient été assassinés sur le chantier, ce qui avait entraîné une riposte de l’armée française. Plusieurs morts avaient été à déplorer de part et d’autre et la situation avait fini par s’envenimer. Les Bonnaud n’en avaient été informés que longtemps après, dans une discussion avec un commerçant juif du mellah. Rien ne permet de penser qu’ils aient alors fait un rapprochement entre ces faits et l’établissement du protectorat quatre ans plus tard. En revanche, c’est à cette époque qu’ils commencent à rencontrer des voyageurs français, non seulement à Marrakech, mais aussi dans leur hameau. Dans son journal du 20 mars 1911, Marcel fait le compte-rendu d’une rencontre avec une Française, Reynolde Ladreit de Lacharrière : « Nous avons reçu ce jour la visite d’un zettat (un homme armé précédant un convoi) qui nous a expliqué que des Français allaient bientôt arriver. Une heure après environ, une caravane d’une vingtaine de mules est arrivée à son tour. Assise en amazone, une femme est descendue et est venue nous saluer. Nous avons longuement échangé, elle nous a donné des nouvelles de France et du Maroc où elle a déjà beaucoup circulé. C’est son deuxième voyage dans le pays. Elle a paru très étonnée en apprenant que nous étions là depuis trois ans, avec un enfant. “Savez-vous que le Maroc va bientôt devenir une nouvelle colonie française ?” nous a-t-elle demandé. Je n’ai pas bien compris pourquoi elle disait cela et, surtout, ce qui lui permettait de le dire. En tout cas, si elle a raison, j’espère que nous n’allons pas être envahis de colons qui, s’ils arrivent, risquent de se comporter de la même façon qu’en Algérie. » Après avoir passé la nuit à la ferme, la voyageuse intrépide a repris sa route, permettant à la petite famille de retrouver le calme auquel elle est désormais habituée. Aussitôt après son départ, Marcel se remet au travail avec ceux qui lui sont maintenant attachés en permanence, des ouvriers agricoles qu’il apprécie, qu’il paie correctement et qu’il considère comme des travailleurs efficaces et fiables. À peu près à la même époque, quelques semaines après le passage de la Française, il se rend à Marrakech pour rencontrer le caïd Ayadi : il souhaite acheter d’autres hectares de terrains pour pouvoir faire de l’élevage et planter des céréales. Ce projet était déjà dans son esprit depuis quelque temps, cette histoire de Français qui pourraient arriver au Maroc l’avait fait réfléchir. Il y aurait incontestablement des débouchés à ses productions agricoles, car les nouveaux arrivants s’adresseraient plus volontiers à l’un de leurs concitoyens qu’aux indigènes. Jusqu’à présent, la famille vivait en autarcie. Avec la réserve financière qu’ils s’étaient constituée en France et qu’ils avaient apportée, ils n’avaient pas de soucis pour vivre, même s’ils avaient dû acheter quotidiennement leur nourriture, ce qui n’était bien évidemment pas le cas avec tout ce qu’ils produisaient déjà. L’idée de transformer leur projet en véritable entreprise lui trottait dans la tête, et cette possible vague d’arrivants pouvait être le point de départ de cette nouvelle orientation. L’entrevue avec le caïd s’est apparemment bien déroulée, car c’est enrichi de quinze nouveaux hectares qu’il rentre à Dar Théo. Bien sûr, leur vie va considérablement changer, mais c’est tous ensemble qu’ils ont pris cette décision d’agrandissement, et Théophile n’est pas le dernier à encourager son père. Même s’il continue à suivre les cours que lui donne Ginette tous les soirs, aidée parfois par Marcel pour les maths, l’adolescent ne se sent réellement bien que dehors, au milieu des animaux ou dans les rangs de légumes du potager. Ses parents ont accueilli deux enfants marocains du même âge que lui, les fils de deux de leurs ouvriers agricoles. Les gamins travaillent avec Théophile ; ils finissent par bien se comprendre, en mélangeant le français, que Théophile leur apprend, le berbère et même l’arabe. Je comprends, à travers les écrits que je lis, qu’ils deviennent de vrais amis. Ils s’appellent Ahmed et Abdullah.


11 Alors que nous nous retrouvons devant le Carré Éden, un énorme bruit de ferraille, suivi de cris et de courses de passants dans tous les sens, interrompt notre rencontre. Un homme vient encore d’être renversé par une voiture, un accident de plus dans les rues de cette ville où le plus fort a toujours raison sur le plus faible. Le camion a raison face à la voiture, la voiture face à la moto et la moto face au piéton. Là, c’est une voiture contre une mobylette, et je n’ai pas vu de quelle façon c’est arrivé. En découvrant le deux-roues couché au milieu de l’avenue, je constate qu’il s’agit d’un Docker C 90, un modèle chinois vendu à des gamins de 14 ans et qui peut atteindre les 120 km/h. Un véritable scandale… Construits en Chine, quelqu’un, ici au Maroc, a donné l’autorisation d’importer ces engins de mort qui ont sans aucun doute enrichi celui ou ceux qui les importent, mais qui ont déjà tué ou blessé des centaines de jeunes. C’est une mobylette, censée avoir un cylindrage de 49,9 cm3, qui en fait en réalité beaucoup plus, d’autant que c’est un jeu d’enfant de la « gonfler » encore un peu plus. Il m’arrive d’être doublé par l’un de ces engins, alors que je roule en voiture à 120 km/h, par deux jeunes sans casque, et qui souvent dépassent par la droite… Cet engin est un tel fléau que l’un des pavillons d’un hôpital de Marrakech a été rebaptisé le pavillon C 90… Pour ne rien changer aux habitudes, la foule entoure le blessé qui semble très mal en point. Il faut un bon moment pour qu’une ambulance finisse par arriver, accompagnée d’une estafette de la Sécurité nationale. L’automobiliste paraît, lui, traumatisé. Il n’est pas du tout impossible qu’il ne soit en rien responsable de cet accident, mais s’il ne connaît personne à l’endroit où il serait bon pour lui qu’il ait une relation, il risque bien d’être emporté dans un cercle pouvant très vite devenir infernal. Juliette ne donne pas le sentiment d’être vraiment choquée par cet accident. Elle non plus n’a pas vu les circonstances exactes dans lesquelles il est survenu, peut-être est-ce pour cette raison qu’elle marque une certaine indifférence. À moins que sa part de souffrance lui suffise, sans avoir besoin de prendre celle des autres… Elle comprend, à mon regard, que je m’interroge sur sa quasi-absence de réaction. – Depuis que je suis arrivée à Marrakech, je ne me souviens pas d’avoir vécu un seul jour sans être témoin d’un accident, me dit-elle comme pour expliquer son attitude. À la clinique, tous les jours au moins un blessé nous était amené… – La façon de conduire est effectivement un peu à l’image de la façon de se conduire, on s’en remet beaucoup à la grâce de Dieu… – C’est aussi ce qui fait l’intérêt de ce pays et de sa culture, on est moins en prise avec le réel, la quotidienneté, on se sent moins soumis au matériel, un petit peu comme les moines chez nous, qui n’ont pas pour préoccupation de calculer, de compter l’argent, de s’angoisser s’ils n’en ont pas. Advienne que pourra. Ou inch Allah, si vous préférez… Juliette semble aujourd’hui transformée. Cet accident a eu pour effet de la ramener à une forme de réalité, ou de cynisme bienveillant, ou encore de fatalité tout simplement. Dès que l’on s’assied à la table du bistrot, c’est elle qui commence, avant même que je ne lui aie posé la moindre question, à me parler de ses parents. La fois précédente, je n’avais absolument pas abordé cet aspect de sa vie, mais on dirait qu’elle lit dans mes pensées, qu’elle sait qu’aujourd’hui j’allais lui parler d’eux. Parce que j’avais senti, lors de notre rencontre précédente, que ses parents avaient joué un rôle dans sa décision de venir au Maroc. – J’ai perdu ma mère il y a six ans, quelques années après mon père ; s’ils étaient encore vivants, je ne serais certainement pas ici. Enfin, je ne le pense pas, car ils m’auraient aidée dans ce qu’il faut bien appeler ma détresse consécutive à la séparation d’avec mon mari. – Vous étiez proches d’eux jusqu’à leur disparition ? – Notre relation était un peu étrange, elle était faite d’un mélange de mystère et d’affection réciproque. S’ils avaient été là au moment du divorce, c’est l’affection qui l’aurait emporté et il ne fait aucun doute que j’aurais trouvé chez eux un refuge. – Que faisaient-ils dans la vie ? Aussitôt après avoir posé cette question, je perçois chez Juliette un embarras. Pas un mouvement de panique, plutôt une espèce de résignation, du style : « évidemment, cette question allait forcément arriver, comme à chaque fois… » – Si je vous disais que je n’en sais rien, vous ne me croiriez pas. – Disons que j’aurais des doutes… – Pourtant, et c’est pourquoi je vous ai dit que nous avions des relations un peu bizarres, je suis incapable de vous répondre avec précision. Pour être précise, ils vivaient des loyers qu’ils percevaient. En tout cas, c’est ce dont je me souviens quand j’étais toute jeune. Mon père partait régulièrement pour aller percevoir les loyers de plusieurs appartements — je n’ai jamais su combien exactement — et nous vivions très confortablement. – Il était un peu agent immobilier ? – Pas vraiment. Il était propriétaire de logements, essentiellement à Paris. – Comment avait-il fait pour les acheter ? C’était un héritage ? – Absolument. Il m’a toujours expliqué qu’il avait hérité de ses parents, que moi je n’ai jamais connus, car ils étaient déjà morts à ma naissance. Elle ne semble pas en savoir beaucoup plus sur ses origines familiales, d’autant que ses grands-parents maternels eux aussi sont morts quelques années avant sa venue au monde. Ce jour-là, elle semble en veine de confidence, peut-être tout simplement parce qu’elle avait besoin de parler depuis longtemps et qu’elle me fait confiance. J’ai à peine besoin de lui poser des questions, elle se livre d’elle-même, doucement. – Nous vivions donc des loyers des appartements, mais mon père a dû les vendre un à un, car il approchait de l’âge de la retraite, il commençait à avoir un peu de mal à se déplacer et, surtout, les locataires devenaient de plus en plus mauvais payeurs. Et puis il a fini par tout vendre, ça, c’était à l’époque où j’étais déjà mariée. D’après ce qu’elle me raconte, sans réellement rentrer dans les détails, qu’elle ne connaît peut-être pas, ses parents ont vécu sans aucun problème financier. Lorsque j’étais étudiant à Paris, j’ai loué pendant quelques années une chambre près du Panthéon appartenant à un vieux monsieur qui possédait cent vingt appartements de différentes tailles. C’est lui et sa femme qui géraient l’ensemble de cet énorme parc immobilier. J’imaginais la famille de Juliette un peu comme cet ancien propriétaire… – Ce sont des choses auxquelles j’ai déjà pensé très régulièrement. Le fait de reparler de cette époque avec vous fait de nouveau émerger des souvenirs un peu particuliers. – Lesquels ? Des souvenirs agréables ou non ? – Je ne saurais pas dire, c’est un peu confus dans mon esprit, comme ça l’a toujours été. Pour être un peu plus claire, si c’est vraiment possible, j’ai l’impression qu’il existait un ou des secrets dans ma famille. Et comme je n’ai pas connu mes grands-parents, que je n’aie ni oncles, ni tantes, ni cousins, il est très difficile d’éclaircir des zones d’ombre s’il y en a… – Il y avait des choses précises, des événements qui se sont produits, qui ont fait naître ce doute ? – Rien de tout cela. Comment vous expliquer ? Sans doute une intuition féminine mélangée à de petits incidents récurrents dont je n’étais qu’un témoin éloigné. 12 Quatre ans après leur arrivée, les Bonnaud sont à la tête d’un domaine agricole qui prospère, où les animaux vivent bien et où les plantations poussent à vue d’œil. En ce mois de mai 1912, ils récoltent les premiers fruits des arbres qu’ils avaient plantés au tout début et dont ils ont pris soin chaque jour. Les abricots sont ici tout petits, environ de moitié de ceux que l’on trouve sur les marchés en France, d’une couleur jaune pâle, ils ont un goût incroyable. Plus tard, Théophile dira à ses amis venant de France : « Si vous n’avez jamais goûté un abricot du Maroc, alors vous ne savez rien de ce fruit ! » Il leur rappelait que le mot « abricot » vient de l’arabe al-barquq. Même si al-barquq désigne aussi la prune, une espèce de fruit à noyau très voisine de l’abricot. Des prunes, justement, à Dar Théo, il y en avait deux espèces : des jaunes et des violettes. Ginette en faisait des confitures. La plus grosse production, dès la première récolte, provenait des oliviers. Une bonne partie des olives étaient transformées en huile, la seule dont se servait ici la famille, alors qu’en France ils ignoraient jusqu’à son existence. Les pommes, elles aussi très sucrées plus petites que celles qu’ils mangeaient à Paris, se conservaient bien. Marcel a essayé une méthode qui s’est avérée efficace : il a creusé en pleine terre, juste à côté de la ferme, un trou d’environ 1,50 mètre de profondeur dont il a recouvert le fond avec de la paille et de la toile. Il pose délicatement ses pommes bien alignées, sans qu’elles ne se touchent les unes les d’autres, et il recouvre cette « cave » d’un monticule de terre assez épais. Il a juste laissé une trappe en bois qu’il retire lorsqu’il souhaite accéder à sa récolte. Dans ses papiers que j’ai retrouvés, il a scrupuleusement noté les quantités de fruits et légumes qu’il produisait chaque année. D’après ces mêmes papiers que j’ai dépouillés pour cette période, le domaine emploie une quarantaine de personnes juste avant la Première Guerre mondiale. Si je fais référence à cet événement, c’est juste pour donner un point de repère, car les Bonnaud n’ont pas vu grand-chose de ce conflit. En revanche, ils ont su très rapidement que le Protectorat avait été établi : ils en ont vite profité. Entre leur arrivée, à un moment où ils étaient vraiment les seuls Français ou presque à vivre hors de Marrakech, et 1912, quelques dizaines de compatriotes, pas plus, avaient choisi de s’installer dans la ville qui a donné son nom au Maroc. Très peu de temps après la « conquête » du pays, plusieurs vagues d’immigrants sont arrivées dans le sud du Maroc. En deux ans, plusieurs centaines de familles se sont implantées à Marrakech. Une vie sociale a commencé à s’organiser et les Bonnaud, comme ils l’avaient imaginé, ont su profiter de l’opportunité qui s’offrait à eux. Tous ces nouveaux arrivants, leurs compatriotes, étaient complètement désorientés, ils ne parlaient pas arabe et ils n’avaient aucune envie de se lier à la population locale. Ils constituaient donc une clientèle potentielle pour tout ce qui concernait la consommation courante. L’idée s’est imposée à Marcel et Ginette : en quelques jours, ils ont construit une boutique sur la place Jemaa El Fna. Au début, trois fois par semaine, des employés du domaine livraient ce magasin qui vendait tous les produits de la ferme. Rapidement, la livraison est devenue quotidienne. Marcel avait confié cette boutique à l’épouse d’un militaire français blessé dans les combats de 1908. Madame Robert s’ennuyait dans cette ville, son mari percevait une petite pension qu’il allait dépenser dans les premiers bistrots ouverts par les colons, et il ne restait plus grand-chose au couple à la fin du mois. C’était apparemment une femme sérieuse, honnête et, surtout, qui a pris énormément de plaisir à tenir cette boutique dans laquelle elle employait deux femmes marocaines et un homme d’origine algérienne parlant bien le français. Des gamins se tenaient en permanence à la porte, proposant leurs services aux clientes trop chargées. Toute la communauté française venait s’approvisionner « Aux délices du bled », puisque tel était le nom qu’avait choisi Marcel. L’étude de la famille Bonnaud, de la façon dont elle évolue au Maroc, est passionnante : nul doute qu’elle est en passe de faire fortune. Ce ne sera pas le cas de tous les colons, il est donc intéressant de comprendre comment elle a aussi bien réussi. Le domaine s’étend de plus en plus, dans la vallée de l’Ourika mais aussi aux abords immédiats de Marrakech, là où se trouve aujourd’hui le quartier industriel de Sidi Ghanem. Les terres agricoles qui, lors de leur arrivée, ne se vendaient déjà pas cher sont aujourd’hui bradées. Même si la « méthode » colonialiste conduite par Lyautey ne ressemble pas en tous points à celle de l’Algérie, il n’empêche : les Français achètent à vil prix leurs terres aux Marocains. La force du vainqueur militaire s’impose lors des transactions immobilières. Un événement particulier occupe plusieurs pages du journal que tient Théophile. Il est en date du 15 septembre 1912, jour de l’arrivée d’un officier français au domaine. – Bonjour, Marcel, tu ne me reconnais pas ? demande le commandant en descendant de son cheval barbe. Et si j’enlève mon képi, ça t’aide ? – Gabriel ? Le commandant de Ménincourt embrasse chaleureusement Marcel et Théophile qui restent stupéfaits. Cela faisait 32 ans que ceux qui étaient à l’époque des gamins à Paris ne s’étaient pas revus. Le militaire faisait partie de la colonne Mangin, celle qui était venue la semaine précédente mater la rébellion fomentée par El Hiba et ses hommes bleus, des mercenaires venus du sud. Huit Français avaient été faits prisonniers et Lyautey avait ordonné de marcher sur Marrakech pour les délivrer. Le 9 septembre, après avoir subi de nombreuses attaques et engagé le feu à plusieurs reprises, les hommes de Mangin prennent possession de la ville et retrouvent les prisonniers français en bonne santé. Lyautey les rejoint quelques jours plus tard pour les féliciter. Les militaires pouvaient alors profiter d’une semaine de permission. Avant de partir pour le Maroc, Gabriel avait rendu visite à la mère de Marcel. Bien qu’il n’y ait aucune trace de courriers entre la mère et le fils dans les archives, Marcel semblait donner régulièrement de ses nouvelles à sa maman à Paris. Car c’est elle qui avait renseigné Gabriel, lui indiquant précisément où la petite famille habitait. Les deux frères de lait ont passé quelques jours ensemble sur le domaine, Théophile notant le départ de l’ami de son père le 14 septembre. Aucun élément ne permet de savoir ce qu’il s’est passé pendant cette courte semaine, ni même si les deux hommes étaient heureux de se revoir, ou s’ils avaient seulement quelque chose à se dire après tant d’années. Le seul fait que Gabriel soit resté une semaine (ce devait être à peu près la durée de la permission) laisse penser que ces retrouvailles ont été heureuses. Dans les années 1920, Théophile est de plus en plus actif auprès de son père, il fait plus que le seconder, il dirige en partie le domaine. Il est devenu un beau jeune homme auquel les filles des colons français et espagnols ne sont pas insensibles. C’est lui qui a profondément transformé ses parents. Eux étaient venus pour vivre de leur travail de la terre, sans autre projet qu’une forme d’autosubsistance, sous un climat exceptionnel et dans un paysage enchanteur. Lui, c’est le sens des affaires qui le pousse à agir. Bien qu’élevé dans un milieu où l’argent n’avait pas une importance essentielle, il a eu très vite une attirance pour la richesse qu’il assimilait à la forme suprême du pouvoir. Et il se donnait les moyens d’arriver à ses fins. Il a été le premier à Marrakech à acheter des tracteurs pour une exploitation plus rentable du domaine. La Compagnie marocaine, qui n’avait de marocaine que le nom, installée à Casablanca, avait ouvert des dépôts dans les grandes villes du Maroc, et notamment à Marrakech. C’est chez elle qu’il avait d’abord acheté un tracteur Wallis, puis un autre, et une moissonneuse-batteuse Massey Harris. En 1924, après une année pourrie, la récolte de blé a été exceptionnelle. Pour la première fois, la famille Bonnaud avait une telle quantité de céréales que Théophile proposa à son père d’exporter une partie de la récolte vers la France. Il entra en contact avec Jean Ortolani, un Corse de Casablanca, courtier en céréales, avec lequel un climat de sympathie s’installa dès leur première rencontre. L’exportateur était âgé de 30 ans et lui était venu au Maroc avec, en tête, un projet et un seul : faire fortune. À l’époque où Théophile le connut, Ortolani avait déjà atteint en partie son objectif. Il vendait à l’étranger, en France bien sûr, en Espagne aussi et aux États-Unis des tonnes de céréales, son activité principale restait cependant l’exportation de phosphates. Plusieurs mines étaient exploitées au Maroc, notamment dans la région de Khourigba, et les employés, qu’ils soient français ou marocains, ne constituaient pas la charge essentielle dans le coût de production. L’exploitation et la vente de ces phosphates, à un moment où l’idée d’agriculture productiviste commençait à être martelée dans l’esprit des paysans, étaient d’une très grande rentabilité. Deux ou trois ans après la conclusion de leur premier contrat, Théophile entra dans le capital de la société de courtage du Corse. Un contrat d’association établi en bonne et due forme, que j’ai retrouvé dans les archives familiales, précisait que ce dernier traiterait toutes les affaires de phosphates, tout en développant en parallèle une activité d’importation de voitures, de camions et de matériels agricoles en provenance de France et d’Amérique, alors que Théophile prit en charge toutes les exportations agricoles du Maroc vers les pays étrangers, toujours plus nombreux à acheter les productions fruitière, légumière et oléicole, très appréciées en raison de leurs qualités et de leurs prix. Ils n’occupaient pas une position monopolistique, même si l’antériorité du Corse avait fait de leur société l’une des principales entreprises d’import-export, dont le chiffre d’affaires faisait pâlir d’envie bon nombre de ses concurrents. Ortolani semble avoir été impressionné par ce jeune homme, sûr de lui, son cadet de neuf ans. Théophile n’avait en effet que 21 ans lorsqu’ils s’associèrent en ce mois de novembre 1924. Le Corse avait du mal à apprendre l’arabe, il arrivait à peu près à le comprendre ; lorsqu’il essayait de le parler, ses interlocuteurs se moquaient souvent de lui, et donc il admirait Théophile qui, si on ne le voyait pas, serait passé pour un Arabe tellement son accent était parfait. Le charme opéré en affaires s’exerçait aussi sur une jeune fille de 19 ans, Marie-Claude, qui était arrivée avec ses parents deux ans après l’instauration du Protectorat. D’une famille noble de Touraine, les de Châtillon avaient littéralement suivi Lyautey, puis le général Mangin en s’installant à Marrakech en septembre 1912, juste après que les troupes françaises eurent maté les derniers rebelles opposés au sultan Moulay Youssef. Les de Châtillon étaient fortunés, ils possédaient plusieurs milliers d’hectares de forêts et de prairies en Touraine, ainsi qu’un château et de nombreuses exploitations louées en fermage. C’est muni d’un pactole considérable qu’ils posent leurs valises à Marrakech. Ils achètent aussitôt 1500 hectares de terres agricoles, embauchent des centaines d’ouvriers agricoles, dont certains auxquels ils ont acheté des terres… Le domaine est mené de main de maître, sans aucune concession, sans véritable violence non plus, mais de façon pour le moins autoritaire qui ne correspond absolument pas aux traditions et habitudes locales. Marie-Claude n’a connu que ce mode de vie proche de l’ancien régime français, avec ce sentiment que la Révolution n’a pas véritablement bouleversé la société. Au Maroc, c’est encore plus un retour en arrière pour cette famille qui retrouve, de façon quasi atavique, une manière d’être, un comportement de maître dominant ses serfs. La jeune fille, contrairement à Théophile qui a évolué au milieu de gamins arabes de son âge, n’a aucune connaissance de la société paysanne marocaine, elle ne trouve aucun intérêt à s’en préoccuper, l’idée même de s’y intéresser ne lui est jamais venue à l’esprit. Ce n’est pas du mépris, tout simplement un total désintérêt. En revanche, elle porte un intérêt certain à Théophile dont les deux familles ont fait connaissance dès les premiers jours de leur installation à Marrakech. Les de Châtillon avaient été des pionniers : ils avaient été les premiers à vivre en dehors de la médina, là où on allait demander aux Européens de s’installer. Lyautey avait en effet insisté sur la séparation qui devait se faire entre colons et Marocains. Les seconds devaient continuer à vivre dans les parties historiques des villes marocaines, les Européens quant à eux se devaient de construire des maisons hors l’enceinte de la médina. Interdit aussi aux colons d’entrer dans les mosquées, alors que jusqu’à cette décision du Résident, la médina de Marrakech, par exemple, comptait plusieurs mosquées, ainsi qu’une synagogue et une église, et qu’il n’y avait pas de querelles particulières entre les diverses croyances. L’église était même très ancienne puisqu’elle datait du XIIe siècle, elle était réservée aux soldats chrétiens qui s’engageaient comme mercenaires dans les troupes des sultans successifs. Cette volonté de séparer les communautés donna naissance au quartier du Guéliz à Marrakech et ce sont les de Châtillon qui le portèrent sur les fonts baptismaux. Ils avaient fait construire une jolie villa à quelques pas de la Koutoubia, villa qui s’agrandissait régulièrement, ressemblant de plus en plus à un palais. C’est ici que la famille vivait, l’exploitation se trouvant à quelques kilomètres et sur laquelle plusieurs maisonnettes avaient été construites pour accueillir le régisseur et certains des ouvriers. Les autres venaient chaque matin des petits douars environnants pour suer sous leur burnous au profit du propriétaire intraitable. J’ignore les détails de leur rencontre, mais Théophile et Marie-Claude se sont mariés le 11 novembre 1925, justement dans cette petite église de la médina qui n’avait sans doute pas, de toute son histoire vieille de huit siècles, accueilli une telle cérémonie. Il y avait dans le carton d’archives plusieurs photos du mariage. Elles portaient le cachet de Félix, le photographe français qui avait ouvert une boutique au Guéliz et qui a laissé de nombreux documents essentiels à la compréhension de l’histoire moderne de Marrakech. Ce mariage semble avoir rassemblé tout ce que la ville ocre comptait de notables, français et marocains. Dans la conquête d’un pays, il y a des perdants (l’immense majorité du peuple, qu’il soit du côté des conquis ou de celui des conquérants) et il y a quelques gagnants (des deux côtés également) qui savent profiter de la situation. Ce qui est frappant, c’est de voir le nombre de voitures sur ces photos ! Des Chevrolet et des Oldsmobile américaines, les premières marques importées par la Générale Automobile marocaine de Casablanca, aussi une magnifique Renault NN cabriolet et des Citroën parmi lesquelles on reconnaît plusieurs 5HP. Même si les frais de livraison entre la France et le Maroc devaient être volontairement réduits à cette époque, le seul fait de posséder une automobile n’était pas chose courante en France. Alors, au Maroc, on imagine un peu mieux le niveau de revenus de ces colons et de ces Marocains présents ce jour-là. Hormis ces photos et les documents d’état civil attestant de ce mariage, les pièces les plus importantes retrouvées dans les archives sont des actes notariaux. Ils indiquent en effet que les deux familles Bonnaud et de Châtillon, par ce mariage, regroupent sous le nom de Théophile et de Marie-Claude, la totalité de leurs propriétés respectives, uniquement pour leur exploitation commerciale. Autrement dit, chaque époux reste propriétaire des biens acquis avant le mariage, seuls les revenus provenant de ceux-ci sont mis en commun. Le contrat de mariage précise qu’il est passé sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Ce rassemblement de biens est assez impressionnant ! Le jeune couple est en effet à la tête de plus de 5000 hectares de terres agricoles, d’une société d’import-export dont j’ignore si elle est concurrente de celle créée avec le Corse Ortolani, car rien n’indique si leur association a perduré ou non ; le jeune couple est aussi propriétaire d’une grosse centaine de maisons (dont certaines, d’après les descriptions faites dans les baux, semblent très grandes et rapportent des loyers conséquents), toutes situées au Guéliz. C’est dans une famille pour le moins aisée que naît, le 3 octobre 1926, un petit Amédée. 13 Neuf ans plus tôt, alors qu’elle est en pleine crise avec son mari, Juliette reçoit un appel de sa mère, elle lui annonce la mort de son père. Il est parti brutalement, dans la nuit, sans aucune alerte préalable. Mort en plein sommeil, sans aucune douleur, le visage totalement apaisé comme Juliette ne l’avait jamais vu. L’inhumation a eu lieu au cimetière du Montparnasse. Il a été enterré comme il a vécu, seul. Juliette, sa maman et quelques grenouilles de bénitier entouraient le prêtre qui, voyant la maigre assistance, a assuré le service minimum. Même la fille de Juliette n’est pas venue ce jour-là, à aucun moment elle n’a eu de relations affectueuses avec ce grand-père. C’est juste après m’avoir raconté, de façon très brève, la disparition de son père, un après-midi à la terrasse du Café de France, sur la Place Jemaa el-Fna, au milieu d’un groupe de touristes italiens qui arrivaient à couvrir le bruit ambiant, que Juliette m’invita à une soirée particulière. – Ça vous intéresserait de participer à une lila ? – Je ne sais pas ce que c’est… C’est une soirée gnaoua, mais pas comme vous pouvez en voir ici sur la place ou au festival d’Essaouira. Demain, c’est une lila de derdeba, une nuit de la possession. – J’ai le droit d’y assister ? – Oui, bien sûr, puisque je vous y invite. J’appris ensuite que ces lila étaient très rares, qu’il n’existait plus que trois riads dans la médina où l’on pouvait encore assister à de telles cérémonies. La nôtre était près de Bab Eylan, dans une maison modeste au fond d’un derbinsoupçonnable. Accueillis par le propriétaire que Juliette semblait bien connaître, nous nous retrouvons au milieu d’une vingtaine de personnes assises par terre sur les tapis du salon. Des musiciens en tenue de ville sont en train d’accorder leurs instruments : guembri, crotales et un tambour. L’assistance est dans l’attente. Deux femmes transportent des morceaux de tissu, des soucoupes en terre, un plateau rempli de verres de thé à la menthe que l’une d’entre elles offre aux musiciens, un autre plateau sur lequel sont posés différents encens. Pour l’instant, rien de bien mystérieux ni même de sacré, nous sommes dans un salon marocain avec des gens qui discutent, certains fument, d’autres vaquent à leurs occupations. – Ça va vraiment commencer vers 20 heures, m’explique Juliette. – Que va-t-il se passer précisément ? – Ce soir, c’est un homme qui ne sent pas bien et la voyante-thérapeute, cette grande femme noire à côté du maalem, lui a conseillé de faire cette offrande d’une lila… Juliette m’expliquera plus tard ce qui l’avait conduite ici il y a un peu plus d’un an. C’était à la suite de ses déboires à la clinique, elle était plus bas que terre, en profonde dépression. Connaissant les effets que produisent les médicaments destinés à soigner ce genre de maladie, elle avait préféré se livrer au pouvoir des gnaouas qu’elle avait connu grâce à une amie marocaine, la seule infirmière de la clinique avec laquelle elle avait conservé des liens. La procédure est assez simple : le « malade » achète un mouton ou un bouc et un poulet qui seront sacrifiés la veille de la lila. Pendant la cérémonie du lendemain, qui va durer toute la nuit, le patient sera « exorcisé » par la thérapeute au son de la musique gnaoua. Chaque maalem, ou maître, a l’habitude d’exercer son art avec la même moqadma (voyante-thérapeute), ce soir ils sont mari et femme et plusieurs des musiciens sont leurs enfants. L’originalité, aujourd’hui, c’est la présence d’un deuxième maalem, un musicien de renom qui a déjà joué avec des vedettes mondiales, comme Ravi Shankar… Après avoir procédé aux sacrifices (auxquels nous n’avons pas assisté, ils ont été faits la veille) et accordé leurs instruments, à un moment précis, les musiciens ont commencé à revêtir leurs djellabas aux rayures vertes et blanches, et le maalem a alors demandé à l’assistance de bien vouloir retirer les chaussures, précisant que la cérémonie allait commencer. Très rapidement, un homme a commencé à danser au rythme de cette musique binaire accompagnée d’incantations reprenant des sourates du Coran. J’ai appris ensuite que ce moment était destiné à sacraliser le lieu qui, sans cela, ne serait resté qu’une simple maison. Le Maroc est l’un des pays musulmans autorisant ces confréries qui, bien que ne le décriant pas, n’observent pas strictement le Livre saint. L’introduction de la magie est contraire à l’esprit de l’islam, tout comme le culte entretenu autour de saints qui sont sensés, les uns apporter la fertilité, les autres la disparition de la maladie. Le Maroc est resté très tolérant vis-à-vis de ces croyances populaires, parfois préislamistes. Le « maître des cérémonies », muni d’un bâton bleu, le brandit en direction du ciel. Le son métallique des qarqabu(crotales), instruments formés de deux coupelles en fer reliées par un lacet en cuir se mêle un instant à celui du tbel, un tambour que le maalem frappe très fort avec deux bâtons, dont l’un est courbé. Dès qu’il le pose, il s’empare de son gumbri, une espèce de luth creusé dans du bois de figuier, recouvert de peau à l’extérieur et à trois cordes fabriquées avec l’intestin d’un bouc qui a été sacrifié. Après de longues minutes rythmées par cette musique binaire sur laquelle la troupe continue ses incantations, le maître des cérémonies s’empare d’un long couteau avec lequel il fait mine de se couper les jambes, le bras, le ventre, la langue et le cou. Je dois avouer que tout ce mélange de sons et de danses rituelles est assez impressionnant. D’autant que le couteau semble appuyer très fort sur les organes visés et qu’aucune blessure n’apparaît. Ce sentiment d’être face à de la véritable magie sera renforcé un peu plus tard, lorsque j’interrogerai un Marocain qui, lui aussi, assistait à sa première lila et qui était présent dès la veille pour les premières étapes de la cérémonie. – Lorsque j’ai demandé hier à prendre le couteau, m’explique-t-il, je vous assure qu’il était coupant comme une lame de rasoir. Je l’ai testé sur le bras en n’appuyant pas fort, et regardez… Il me montre alors une petite entaille sur son bras qui ne laisse aucun doute sur le tranchant de cette lame… Une jeune femme assise devant moi, vêtue d’un jean et d’une chemise, commence à accompagner le rythme de la musique. Sa tête dodeline, puis commence à tourner, d’abord doucement, et la jeune fille, assise en tailleur, se redresse sur ses genoux, les mains posées sur les cuisses, et elle agite sa tête de plus en plus rapidement. Au bout de quelques minutes, elle s’approche doucement des musiciens, avançant presque en rampant. Devant le maalem, les genoux toujours à terre, elle penche le torse en avant et se tient les deux mains posées par terre devant elle. Sa tête décrit des mouvements circulaires de plus en plus rapides, sa chevelure s’ébrouant et donnant à la scène à laquelle elle se livre une dimension réellement féerique, d’autant que le rythme de la musique ne cesse d’accélérer, imprimant sa mesure au rythme des battements de cœur de la « possédée ». Elle est en transe. La maîtresse de cérémonie lui a jeté un voile blanc sur la tête qui lui couvre aussi une bonne partie du dos. Elle l’asperge d’eau de fleur d’oranger et passe près d’elle un petit récipient dans lequel brûle du benjoin dégageant une fumée très odorante. On a parfois l’impression que sa tête, tournant maintenant à une vitesse incroyable, va heurter le sol. Juliette, à qui je confie mon inquiétude, me répond : « Dans l’état où elle est, même si elle se cognait, elle ne ressentirait rien ». Les deux maalems et les autres musiciens ne cessent de la regarder tout en continuant à jouer de plus en plus rapidement. Et, tout à coup, on ressent ce rythme qui se bloque à ce niveau paradoxal pendant quelques instants, puis qui redescend comme il était monté, tout en douceur. La jeune femme, qui est en fait dans un état hypnotique, ralentit elle aussi ses mouvements de tête puis s’écroule. Deux femmes la prennent sous les bras et la tirent jusqu’à la place qu’elle occupait avant la transe, juste devant moi. Son corps ne fait plus aucun mouvement, son visage semble endormi malgré ses yeux ouverts, les traits ne sont pas tirés, bien au contraire : elle donne l’impression d’être totalement relaxée. C’est bluffant ! C’est au tour de Juliette, maintenant, d’adopter un comportement totalement en phase avec la musique. Elle aussi semble emportée et s’approche en marchant sur les genoux, comme attirée vers le groupe de musiciens. Moins violemment que la jeune fille juste avant, elle se balance de droite à gauche, sa tête commençant aussi à tournoyer. Ce n’est pas aussi spectaculaire que la première à être entrée en transe, car sa chevelure beaucoup plus courte ne produit pas le même effet. La maîtresse de cérémonie la recouvre tout de même d’un voile, rouge celui-ci, et approche d’elle un petit brasero d’où s’échappe une fumée d’encens à l’odeur différente du premier. Et elle l’asperge aussi de cette eau de fleur d’oranger. La transe, ou en tout cas ce qui y ressemble ne dure pas très longtemps. Elle revient s’asseoir près de moi, sans un mot. Son visage semble totalement détendu, ses yeux parfaitement ouverts. Elle restera à se dodeliner lentement jusqu’à la fin de cette cérémonie qui m’a pour le moins intrigué. À la fin, vers 7 heures du matin, nous prenons congé de nos hôtes et Juliette, en me quittant, me dit : — Il est temps d’aller dormir, je vous raconterai plus tard ce qui s’est passé… 14 C’est Marcel qui est parti le premier, deux mois après la naissance d’Amédée. D’un coup. Sans alerte préalable. En tout cas, rien dans les papiers ne fait référence à la moindre maladie, à un quelconque signe annonciateur de cette fin subite. Certainement un infarctus. Aucune indication non plus sur l’avis de décès établi par le docteur Thomas de Marrakech et visé par le consulat de France. « Nous, docteur Thomas, médecin à Marrakech, appelé par Monsieur Théophile Bonnaud, constatons le décès de Monsieur Marcel Bonnaud, ce jour du 2 décembre 1926 à 12 h 45. » Ginette l’a suivi dix mois plus tard, le 5 octobre 1927. Là encore, seul le certificat de décès permet d’établir cet événement. Rien dans les papiers de Théophile et, plus tard, d’Amédée, ne fait la moindre allusion à ces disparitions. Les comptes tenus en bonne et due forme avant leurs morts continuent, eux, à être méticuleusement mis à jour, certainement par Théophile puis à partir de 1930, par une autre personne, car l’écriture a changé, elle a une allure plus féminine. Est-ce celle de Marie-Claude ? Probable. Les feuillets réservés à la comptabilité sont noircis, remplis de chiffres dont le total, en bas de chaque page, est impressionnant. Tout est mélangé, à l’époque l’objet social d’une société ne devait avoir que peu d’importance. Les revenus locatifs, ceux liés aux ventes des produits agricoles au Maroc, les recettes des exportations : tout arrive en alternance, en fonction des dates des opérations. Le schéma est identique pour les dépenses ; sur une ligne il est indiqué : « Achat de ciment : 20 000 F », sur la suivante : « Achat tracteur Massey Ferguson 60 CV : 50 000 F », plus loin : « Poste TSF : 250 F » et ainsi de suite. Pour poursuivre sur cet exemple de l’année 1935, le chiffre intéressant et révélateur est celui du 31 décembre qui fait la différence entre les dépenses et les recettes : « 1 200 000 F ». Pour comprendre l’importance de ce bénéfice, il suffit de comparer avec le prix du tracteur… Car il s’agit bel et bien là du bénéfice, les salaires étant déjà pris en compte chaque mois dans la partie « Dépenses ». Pour cette même année 1935, celui de Théophile est de 10 000 F. Les papiers de cette époque retrouvés dans la malle nous éclairent aussi sur le mode de vie des Bonnaud. De nombreux cartons d’invitation à des soirées leur ont, par exemple, été adressés par le Pacha El Glaoui. Certaines de ces invitations sont imprimées et donnent à penser qu’il s’agissait de réceptions officielles ; d’autres, en revanche, sont manuscrites (écrites de la main du pacha ?) et correspondent certainement à des soirées beaucoup plus privées. Nul doute que les Bonnaud sont devenus des intimes du patron de Marrakech, celui qui a fait alliance avec Lyautey et la France. S’était-elle, de fait, éloignée de Layadi qui, lui, refusait la collaboration ? Rien ne l’indique formellement. S’ils allaient au palais du Glaoui, j’ai retrouvé deux petits cartons, qui semblent être des brouillons, sur lesquels il était écrit : « Madame Théophile Bonnaud a l’honneur de vous inviter le samedi 23 mai 1936 au salon d’honneur du domaine Dar Théo pour assister à une soirée musicale en présence de Son Excellence le Pacha El Glaoui et de son épouse ». Preuve de la très grande proximité entre ces familles dont le point commun devait essentiellement être la richesse et, sans doute, le commerce qu’elles avaient établi. Autant dire que les Bonnaud appartenaient au premier cercle des notables marrakchis. Les mentions d’achats de matériaux de construction ainsi que l’invitation dans « le salon d’honneur » laissent également à penser que le petit domaine des débuts a pris de l’ampleur et ne cesse de s’agrandir dans ces années-là. Un petit entrefilet découpé dans le journal La Vigie marocaine, non daté, vient jeter le trouble sur cette vie apparemment florissante de la famille à Marrakech. En effet, sous le titre : « Des militaires interviennent dans un domaine agricole », il est écrit : « Samedi dernier, une vingtaine de gendarmes accompagnés de militaires ont dû intervenir sur le domaine agricole Douar Téo à proximité de Marrakech, pour mettre fin à une émeute provoquée par des fellahs. Parmi la centaine d’émeutiers, plusieurs d’entre eux ont été interpellés par les forces de l’ordre et conduits à la prison de la ville. » Comme souvent dans ces années-là, et surtout dans les colonies, la presse ne s’appesantissait pas sur ce genre d’événement. Elle en parlait même rarement. Alors, ce simple entrefilet, même aussi court, indique que l’événement n’est pas tout à fait anodin. Et malgré la faute d’orthographe, comment imaginer qu’il ne s’agisse pas du domaine des Bonnaud ? Comment est née cette émeute dont parle le journal ? Quel incident l’a déclenchée ? Même si la coupure de presse n’est pas datée, elle était rangée au milieu de documents datant de ces années 1935-1936. La pacification (c’était le langage de l’époque) du Maroc était pratiquement actée, les dernières révoltes, comme celle du Rif d’Abd el-Krim, étaient très certainement encore bien présentes dans les esprits, mais elles n’avaient plus de traductions visibles sur le terrain. Et encore moins dans la région de Marrakech. La dernière zone conquise, dans l’Anti-Atlas, l’avait été en 1934. C’est d’ailleurs une photo découverte dans la malle, datée du 25 mars 1934, qui nous rappelle que les environs de Marrakech étaient tranquilles. On voit en effet sur ce cliché Jean-Benoît Lévy, le réalisateur d’Itto, ce film tiré du roman de Maurice Le Glay et tourné en partie à Télouet, pas très loin de Marrakech. C’est dans cette ville que les acteurs (on reconnaît Pauline Carton, Simone Berriau, Simone Bourdey qui entoure Amédée de ses bras, et plusieurs autres personnages) avaient certainement choisi de loger en attendant le début du tournage ou après. Pourquoi avaient-ils atterri à Dar Théo ? Mystère. La famille avait-elle des relations dans le milieu cinématographique ? Ou bien avaient-ils accompagné ce jour-là le Glaoui et ses invités, car lui était un personnage incontournable pour les visiteurs venus de l’étranger ? Ce qui est absolument sûr, c’est que la photo a bien été prise dans le parc du domaine, on y reconnaît la vaste entrée de la demeure familiale que l’on voit, en d’autres circonstances, sur de nombreuses autres photos noir et blanc. Aucun sentiment d’ébullition qui pourrait laisser prévoir la révolte évoquée ne transparaît sur cette image. Alors, comment a-t-elle pu naître ? Peut-être est-ce dans ces fameux comptes établis scrupuleusement que se trouve un début d’explication. Tout à fait par hasard j’avais déjà remarqué une modification dans l’intitulé d’une ligne comptable. Jusqu’à la disparition de Marcel, chaque mois apparaissait cette ligne « Main d’œuvre » se terminant par un chiffre variant de 8 000 à 15 000 F. Aucune mention n’était faite du nombre d’employés regroupés derrière ce terme. Seule une autre ligne indiquait : « Jean… 2500 F ». Aucun membre de la famille ne semble avoir porté ce prénom. C’est pourtant, et sans aucun doute, quelqu’un qui devait travailler au domaine, très certainement un Français. Un régisseur ? Au regard du salaire qu’il percevait, il occupait certainement un poste important. Aucun contrat de travail non plus dans tous ces papiers. On peut toutefois estimer que le nombre d’employés marocains variait entre 80 et 150, en fonction des saisons et, donc, des travaux à effectuer. Cette ligne « Main d’œuvre » disparaît en janvier 1927 et une nouvelle apparaît de façon récurrente : « Indigènes », avec en face des chiffres moins élevés que ceux des mois précédents. Ce changement m’avait intrigué lors de la première consultation détaillée que j’avais faite de ces archives. Sans avoir trouvé d’explication incontestable (et je n’en ai toujours pas). Cette fois, en mettant en parallèle les comptes des années 1926-1927 et l’article de La Vigie marocaine, je me pose de sérieuses questions. Pourquoi un tel changement aussitôt après la mort de Marcel, et alors que Ginette vivait encore ? Si le chiffre d’affaires avait diminué, on aurait pu comprendre cette baisse des salaires, imaginant que Théophile, face à des difficultés, ait dû procéder à des suppressions d’emplois. Or, il n’en est rien : le chiffre d’affaires est chaque année en accroissement constant, et pour certaines d’entre elles avec une progression à deux chiffres. Donc rien qui ne justifie des licenciements (que l’on ne nommait pas ainsi à l’époque), tout au contraire. La seule conclusion à laquelle j’ai pu arriver, c’est que ce sont les salaires qui ont baissé, pas les emplois. Et puis surtout il y a ce terme « Indigènes »… Il n’avait certes pas la connotation qui lui est donnée aujourd’hui, mais cette modification avait forcément un sens. Autres éléments importants dénotant une incontestable richesse de la famille : des actes d’achats de propriétés immobilières contenus dans la malle, la plupart établis devant Maître Armand Dussard, notaire à Paris, montrent que la famille a acquis plusieurs appartements (j’en ai dénombré onze !) dans la capitale française, et dans des quartiers plutôt huppés. Là encore, un « détail » attire mon attention. Tous ces titres sont au nom de Madame Marie-Claude de Châtillon, épouse Bonnaud. Ils portent tous une date comprise entre le début de l’année 1926 et la fin de l’année 1937. Ils ont donc acheté en moyenne un appartement parisien par an pendant cette période de onze ans… 15 Je suis assis à la terrasse du petit café du Guéliz, à l’angle de la rue de la Liberté et de la rue Loubnan, où nous avons décidé de nous retrouver. Quelques tables et chaises sont posées sur le trottoir — rangées, devrais-je dire —, celles-ci n’empiètent pas sur le domaine public, contrairement à de nombreux autres établissements qui ont la fâcheuse habitude de s’étendre jusqu’à la rue. Ici, les piétons ont toute la place pour passer. Juste en face, un café identique. Dans l’histoire de Marrakech, ils se disputent la réputation ; ça va, ça vient, tantôt il est chic d’aller dans l’un, quelques années plus tard, c’est dans l’autre. Quasiment aucun touriste dans ces deux établissements, seulement des Marocains. Des hommes, bien sûr… Les femmes, ici, sont autorisées à faire la vaisselle ou le ménage, rarement à aller au bistrot, même si beaucoup d’entre elles commencent à briser ce tabou et se retrouvent entre copines. Et parfois même dans des assemblées mixtes. Dans le troisième angle de ces deux rues, un bâtiment en éternelle construction. Depuis trois ans, les travaux sont arrêtés, le chantier est entouré d’horribles tôles cabossées. C’était également un café autrefois, un rendez-vous des homosexuels, marocains et étrangers. Tout le monde savait, personne ne disait rien. Jusqu’à ce qu’une interdiction d’exercer soit prononcée. Pour une raison que tout le monde dit ignorer… À chaque fois que je bois mon noss-noss (à mi-chemin entre le café crème et le capuccino) ici, un mécanisme se met en branle : je compte le nombre de femmes, que j’estime être marocaines, portant le foulard… Ça n’a bien évidemment aucune valeur sociologique, d’autant que je m’arrête généralement à la vingtième, ce qui n’est pas très significatif, par ailleurs nous sommes au Guéliz et pas dans un quartier populaire. Pourtant, les chiffres ne varient que très peu. J’arrive toujours entre 20 et 30 %… Elles sont nombreuses, voilées ou non, à se diriger vers le quatrième angle des deux rues, lieu beaucoup plus attrayant que les cafés : le Carré Éden, ce centre commercial qui a pris la place du beau marché qui s’y tenait auparavant. C’est de ce coin que Juliette arrive, toute pimpante, pour notre rendez-vous devenu quasi hebdomadaire. – Alors, pas trop traumatisé par cette lila gnaoua, me lance-t-elle en s’asseyant sur la chaise en tôle à côté de la mienne ? – Traumatisé, non ; ébranlé, oui… En fait, nous n’avions pas eu le temps d’échanger à la fin de la cérémonie. Le jour commençait à se lever et la seule envie que nous avions eue, c’était de rentrer dormir. Pourtant, malgré une nuit blanche, je n’avais pas eu cette impression de sommeil qui me tombe habituellement dessus passée une certaine heure. – Quand je me suis couchée ce matin-là, m’explique-t-elle, je me suis immédiatement endormie, mais j’ai fait des rêves incroyables. Ils n’avaient rien à voir entre eux, sauf que ma mère était présente dans tous… Le plus surprenant est ce qui s’est passé pendant la lila. Avant d’entrer en transe, j’ai senti quelque chose d’assez indéfinissable m’envahir. Ça a commencé par un fourmillement dans les pieds, puis c’est monté en moi, je n’entendais plus rien sauf la musique… Je me souviens effectivement que Juliette avait le regard totalement vide, comme hypnotisée, en gardant les yeux ouverts et fixes, semblant ne plus rien voir de ce monde. C’est au moment précis où elle allait « s’évanouir » que la maîtresse des cérémonies lui avait mis un voile de tissu rouge sur la tête, qu’elle avait approché un brûloir rempli de benjoin et qui dégageait l’odeur vanillée envahissante de cet encens. Et elle l’avait aussi aspergée à plusieurs reprises d’eau de fleur d’oranger avec une burette. – Un psychanalyste vous demanderait comment vous interprétez cela… – Même moi, j’ai essayé de comprendre. Ce qui est bizarre, c’est que les rêves qui se sont succédé se passaient à des moments différents et dans des endroits totalement différents aussi, et sans que je ne puisse comprendre quoi que ce soit et donc sans pouvoir l’expliquer, il me semble qu’ils étaient liés avec ce que j’avais vécu lors de la lila. Comme s’ils avaient commencé là-bas et qu’ils s’étaient poursuivis pendant mon sommeil. Rien, en revanche, ne me permet de faire le moindre lien avec ma mère alors que je sens qu’elle était présente. Il est très difficile de mettre des mots sur cette sensation… – Je crains malheureusement de ne pas pouvoir vous aider… Nous n’avons pas cherché à creuser ce mystère survenu après cette soirée passée à appeler les djinns pour tenter de faire amis-amis avec eux. Et puis, il n’est pas si rare de rêver à de proches disparus, et même si des psys y trouvaient sans doute une signification, il n’est pas forcément utile de toujours chercher à tout comprendre. Brusquement, et alors que le serveur vient lui apporter son thé à la menthe, le visage de Juliette change d’aspect, ses yeux se referment un peu, son front se plisse laissant apparaître des rides, et son visage blanchit. – Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir évoqué ces rêves avec vous, ou bien si c’est de me rappeler cette nuit gnaoua, toujours est-il qu’il me revient en ce moment même un souvenir étrange. Elle me raconte qu’un jour elle était avec sa mère en train de regarder des photos qui étaient entassées dans une grande boîte en ferraille, du type de celles dans lesquelles on rangeait autrefois des gâteaux secs. Elle devait avoir six ou sept ans. Elle ne connaissait pas grand monde sur ces photos, mais là n’était pas l’essentiel. Elle en avait trouvé une petite d’environ 6 x 9 cm, aux bords dentelés, qui montrait ses parents devant le minaret d’une mosquée. Ce tirage avait été plié, il avait un aspect très usagé alors que tous les autres semblaient avoir été conservés avec d’immenses précautions. Sa mère n’avait pas répondu à sa question lorsqu’elle lui avait demandé où la photo avait été prise. Elle avait esquivé puis était passée à un autre cliché. L’esquive, elle pratiquait souvent, la maman de Juliette… – Je ne sais malheureusement pas ce qu’est devenue cette photo ; j’en suis absolument convaincue maintenant : cette mosquée en arrière-plan, c’était la Koutoubia ! Et vous allez peut-être me prendre pour une folle, en même temps que me revient cette image de mes parents en photo, je suis submergée à l’instant même par un souvenir olfactif : cette odeur qui me revient en mémoire, c’est celle du thé à la menthe. J’en bois pourtant tous les jours depuis que je suis arrivée à Marrakech, pourtant c’est celui-ci, celui que le serveur vient de m’apporter, qui semble avoir tout déclenché ! Le thé à la menthe, nous n’en buvions que rarement avec mes parents : une fois par an, pour mon anniversaire. J’adorais ça et quand je demandais à ma mère d’en faire plus souvent, elle me répondait qu’il était difficile de trouver de la bonne menthe parfumée en France. C’est drôle, à mesure que ces souvenirs remontent, je revois ma mère quand je lui demande ça : elle paraît triste. Elle ne pleure pas, mais à ce moment précis quelque chose traverse son regard. Je ne me rappelle pas avoir remarqué ça à l’époque, moi ce qui m’ennuyait c’est qu’elle ne me prépare pas plus souvent ce thé que j’aimais ; je ne sais pas pourquoi, c’est aujourd’hui que ce regard un peu perdu m’apparaît… 16 À quelques mois près, Théophile et Marie-Claude sont morts au même âge que Marcel et Ginette. Amédée, en 1954, se retrouve seul à la tête de l’immense domaine. Deux ans plus tôt, il s’était marié à Ernestine Foucard, dont on n’apprend pas grand-chose dans la masse d’archives retrouvées à Anost. Seuls les certificats de décès de ses parents et son acte de mariage permettent de ne pas perdre le fil de cette famille. Ce sont trois petites coupures de journaux, attachées par un trombone rouillé, qui attirent mon attention. Elles se trouvaient au fond de la malle, comme si on avait essayé de les cacher sous la masse de documents enfermés ici. Tel qu’elles ont été découpées, on ne voit pas la date de parution, seulement l’année : 1955. Toutes les trois évoquent des assassinats à Marrakech et à Casablanca : ceux d’un gendarme, du président de la chambre de commerce et d’un directeur de journal. Les meurtres ont sans doute été commis en même temps ou à quelques jours d’intervalle. Un autre article, beaucoup plus long, car il fait une page complète, paru le 16 novembre 1955 dans La Vigie marocaine, relate le procès qui s’est tenu deux jours plus tôt au tribunal de Marrakech. Les trois auteurs sont présentés comme appartenant au mouvement indépendantiste récemment créé, l’Istiqlal. Ils ont reconnu les faits, ils assument devant les magistrats qui doivent les juger. Un avocat venu de Paris, un militant anticolonialiste, assure leur défense. Il plaide le combat politique, écartant la thèse du meurtre crapuleux. « Ce sont des militants attachés à leur pays, lance-t-il à la cour. Aujourd’hui, vous estimez peut-être avoir des meurtriers devant vous, mais pensez à l’image que ces trois combattants auront demain : ce seront des héros aux yeux du peuple marocain qui aura retrouvé son indépendance. Messieurs les juges, ne devenez pas complices de cette justice coloniale qui nie aux Marocains leur droit à disposer de leur patrie. Cela fait 43 ans que la France s’est imposée comme protectrice d’un Maroc qui n’avait pas besoin de cette tutelle oppressante. C’est le message — terrible, je le reconnais ! — qu’ont voulu faire passer ces trois militants. Lorsque vous rendrez votre jugement, n’oubliez pas que vous serez observés par l’Histoire. Je vous demande de ne pas considérer ces trois hommes comme des accusés de droit commun, jugez-les comme des hommes qui, certes, en ont tué d’autres, mais avant tout comme des résistants. Condamneriez-vous à mort des Français qui auraient tué des soldats allemands il y a 10 ans ? Non, bien évidemment ! Aujourd’hui, nous sommes dans la même situation que celle de ces glorieux résistants à l’occupant nazi. Ne l’oubliez jamais, messieurs les magistrats : l’Histoire se souviendra de votre jugement ! » Malgré cette plaidoirie qui, de ce que je peux en lire dans cet article, a été très émouvante, le verdict est tombé comme une lame de guillotine. Ils sont fusillés quelques jours plus tard. Dans le compte-rendu d’audience publié par ce journal, un autre élément me saute aux yeux : un paragraphe est en effet consacré à la déposition d’un témoin qui semble être à l’origine de l’arrestation de l’un des trois accusés. Il est présenté comme étant propriétaire terrien sous le nom d’Amédée Bonnard. Selon l’article, ce fermier employait le beau-frère de l’un des prévenus. C’est à l’occasion d’une conversation qu’il avait eue avec cet employé qu’il aurait appris l’identité de l’un des militants de l’Istiqlal mis en cause. Il aurait alors prévenu les gendarmes qui, très rapidement, avaient procédé à l’arrestation de l’homme recherché. Et d’après ce que l’on peut comprendre de l’article de la Vigie, cette arrestation aurait conduit à celle des deux complices. Autrement dit, cet Amédée avait contribué au démantèlement d’un véritable réseau de résistance, peut-être même en avait-il été à l’origine. Alors, bien sûr - et s’il s’agit effectivement du même Amédée, et le doute est mince, il s’agit sans doute d’une coquille du journal —, on peut imaginer qu’une telle action de la part d’un gros colon comme lui, dans cette période qui précède de peu l’indépendance, avec un procès qui se tient à la veille du retour d’exil du sultan Mohammed V, risque d’attirer un vent de révolte encore plus important. Ce qui me trouble et qui me fait imaginer ce risque, c’est que dans cette énorme malle de documents, le plus récent est cet article de journal. Il semble être le dernier collecté par la famille Bonnaud. Comme si ces trois condamnations à mort marquaient la fin de leur histoire. Cette malle, je connaissais son contenu par cœur. J’avais recensé tous les papiers qu’elle contenait, je les avais triés par date, puis par nature, je les avais parcourus, tous, des dizaines de fois, j’avais regardé les photos dans tous les sens (parfois à la loupe pour essayer de reconnaître un personnage au second plan), j’avais fait des calculs pour arriver à avoir une idée de l’activité économique du domaine et des autres entreprises montées par Amédée et ses aïeux. J’étais certain que rien ne m’avait échappé. Et c’est à ce moment de mes certitudes, laissant à mon imagination le soin de créer la suite de ce qu’aurait pu être la vie d’Amédée et de sa famille, qui semblait s’arrêter ce 16 novembre 1955, que j’ai découvert un autre document. Je l’avais certainement manipulé à de multiples reprises, plus exactement je l’avais eu à portée de main. Les gens avaient l’habitude de contrecoller leurs tirages photos sur du papier cartonné pour, ensuite, les encadrer. Il y en avait beaucoup dans la malle, de différents formats. Peut-être avaient-ils tous été encadrés un jour, seuls quelques-uns seulement l’étaient encore. C’est en laissant tomber un de ces cadres qui s’est brisé que j’ai découvert, entre le carton et la plaque de bois qui constituait l’arrière du cadre, une petite feuille de papier à carreaux, sans doute tirée d’un carnet, sur laquelle était écrit : « Salopard, tu me le paieras ! » Stupéfait de cette découverte, de ce mot bien écrit tout en étant menaçant et surtout pas du tout dans le ton général de tout ce que j’avais pu lire jusque-là, je regarde avec attention cette écriture que je connais bien, qui est la même que celle des livres de comptes. Celle de Marie-Claude.




17 C’est en scooter qu’elle arrive ce matin à notre bistrot. Je ne l’ai encore pas vue dans cet état d’euphorie. – Vous venez avec moi ? me demande-t-elle sans même s’asseoir à la table que j’occupe. – Aller où ? Vous ne voulez pas prendre un café ? – Alors cinq minutes… Enfin assise, excitée comme une puce, elle me raconte ce qui l’a mise dans cet état. Quand elle s’est souvenue de cette image de ses parents pris en photo devant ce qui était, sans aucun doute dans son esprit, la Koutoubia, elle a essayé de reconstituer des éléments de son passé avec eux, de reconstruire le puzzle de leurs souvenirs communs. Mais ce puzzle n’était pas constitué de beaucoup de pièces. Et en plus elles ne s’imbriquaient pas bien. Un élément lui était revenu, et c’était un nom. Juliette s’était en effet souvenue que son père, à plusieurs reprises, avait dit à sa mère : — Je ne sais pas ce que devient Jean. – Jean qui ? répondait systématiquement sa mère… – Jean Gagnard ! – Oublie, chéri… À chaque fois, ce court dialogue était tenu à l’identique, quand le couple était seul dans le salon, ou se croyait seul puisque Juliette avait saisi ces propos. Il aurait été inconvenant pour elle, à l’époque gamine, de demander de qui ils parlaient. Elle n’avait donc à aucun moment osé questionner ses parents. Toutefois ce nom, enfoui dans sa mémoire, venait d’émerger. Après ces brèves explications, Juliette m’invite à la suivre pour rendre visite à un vieil imprimeur juif installé dans le mellah. – Quelqu’un m’a donné ses coordonnées. Sa famille est installée à Marrakech depuis au moins quatre générations et ils ont toujours été artisans. Peut-être pourra-t-il nous aider. – Allons-y… Au-dessus d’une petite vitrine, une enseigne sans âge indique « Imprimerie ». Rien de plus. En entrant, un homme d’une quarantaine d’années nous accueille : — Puis-je vous aider ? – Oui, répond Juliette. Je cherche Simon. – C’est mon père, dit l’homme. Il ne travaille plus ici, c’est moi qui ai pris la suite. Il passe encore à l’atelier de temps en temps ; aujourd’hui il n’est pas là. – Dommage, nous aurions aimé parler avec lui du Marrakech d’autrefois et on m’a dit que votre papa vivait ici depuis toujours. – Ça lui fera sans aucun doute plaisir d’évoquer des souvenirs, il en parle très souvent. Si vous attendez un peu, il est possible qu’il passe. Si vous voulez, je vais vous faire visiter l’imprimerie. En passant dans l’atelier, c’est comme un voyage dans le passé. Aucun ordinateur, pas de machines numériques, seulement des presses mécaniques, des Heidelberg des années 50 ou peut-être même 30… Un peu partout des casses, ces casiers contenant les caractères en plomb que les typographes assemblent un à un pour composer les textes. Caractères latins, arabes, hébreux, il y a de tout ! Nous en étions là de nos découvertes, moi émerveillé de retrouver cette ambiance d’imprimerie que j’avais connue jeune journaliste, lorsqu’une voix derrière nous lance : — C’est étonnant, non ? Un vieux monsieur, portant une longue barbe blanche, nous salue en se présentant : — Je suis Simon. Visiblement, quelqu’un l’avait prévenu de notre présence. La visite de l’imprimerie, c’était pour lui laisser le temps d’arriver. C’est un monsieur très fatigué que nous découvrons. L’esprit alerte, ses jambes et son corps ne semblent pas être aussi agiles que sa mémoire. Après quelques mots de bienvenue et après lui avoir expliqué notre quête, il nous propose de revenir un matin, à un moment où il est bien reposé. Ce sera d’abord à l’imprimerie où, dit-il, il a des choses anciennes à nous montrer puis chez lui, loin du bruit des machines. Nous sommes certes frustrés, mais ce vieux monsieur, nous en sommes sûrs, va nous être d’une grande aide. Il n’était pas question de le brusquer, il paraissait réellement épuisé et nous étions certains que le seul fait d’évoquer « le Marrakech d’autrefois » allait faire fonctionner sa mémoire d’ici à ce que nous le revoyions… 18 Après avoir découvert ce mot étrange, je décide d’ouvrir les quatre ou cinq autres cadres. Je le fais avec beaucoup de précautions pour éviter de déchirer les photos qu’ils contiennent. Les petits clous qui tiennent les montants en bois sont retournés pour mieux tenir et tous sont rouillés. Et l’encadreur n’avait pas lésiné : il y en a une quinzaine sur chaque cadre ! Avec la pointe d’un couteau, je redresse d’abord la tête et je retire chaque clou avec une pince. Derrière une photo d’Amédée et Ernestine, un autre morceau de papier : une simple feuille tirée d’un carnet à spirales sur laquelle est écrit : « Si je meurs et si vous trouvez cela, considérez que cette volonté fait partie intégrante de mon testament. Je vous demande d’envoyer chaque premier de mois la somme de 10 000 dirhams à Madame Aïcha Bennani ou à son fils Mohamed à Aghmat au Maroc. Signé : Amédée Bonnaud, parfaitement sain de corps et d’esprit. Fait à Marrakech le 15 avril 1955. » Si je n’avais pas ouvert ce cadre, ce document aurait continué à m’échapper, peut-être éternellement. Cela étant, personne ne l’avait découvert non plus avant moi… Qui étaient donc cette Aïcha et ce Mohamed ? Avaient-ils tout de même bénéficié de cet argent chaque mois ? C’est fort possible, on peut imaginer qu’Amédée avait rempli lui-même cette mission qu’il assignait, en cas de disparition, à un éventuel parent mettant la main sur ce petit mot. Ce qui m’interpelle, c’est que ces deux petits mots retrouvés derrière deux photos ne sont pas écrits de la même main. Il paraît incontestable que celui d’Amédée ait bien été écrit par lui, mais l’autre… Ça ressemble effectivement à l’écriture des livres de comptes et qui d’autre que Marie-Claude aurait pu tenir ce livre ? Je crains de ne pas réussir à obtenir de réponses à ces questions. Je suis arrivé à la limite de ce que l’on peut espérer d’une telle quantité de documents. Ces petites histoires permettent d’éclairer l’Histoire, même si je reste un peu sur ma faim, j’ai vu, à travers ces vieux papiers, un morceau du film de la vie de cette famille française. Je n’ai pas tout éclairci, je n’ai pas tout compris ; moi qui aime ces deux pays, j’appréhende un peu mieux tout ce que j’ai pu lire ou entendre comme témoignages sur cette période de leur histoire, qui est intimement liée. 19 C’est notre deuxième visite chez Simon, l’imprimeur. Comme nous avions pris rendez-vous, cette fois il est là pour nous accueillir avec ce sourire qui, je peux en attester, ne le quitte jamais. Dans son atelier où se répandent les odeurs d’encre et le cliquetis des machines hors d’âge, il nous montre un vieux registre manuscrit : — Ce sont les livres de compte de mon grand-père. Regardez : tout est écrit en arabe ! Je vous mets cependant au défi de comprendre ce que ça signifie. Ne lisant pas l’arabe, je ne comprends pas le sens de son propos, l’écriture me paraissant être très appliquée, à l’image de ces formes cursives dessinées par nos instituteurs autrefois. – En fait, explique Simon, c’est bien de l’arabe, mais qui retranscrit de l’hébreu en phonétique. – Je crains de ne pas comprendre, lance Juliette. – C’est très simple : ces livres étaient destinés à être vérifiés par des contrôleurs de l’administration du Protectorat. Ils parlaient tous l’arabe, pas l’hébreu ! Ils ne comprenaient donc absolument rien à ce charabia. C’était l’objectif… Le livre de comptes qu’il nous met sous les yeux date bien de cette époque… Et lui, Simon, comprend parfaitement ce qui y est écrit. C’est en parcourant les registres de ses ancêtres qu’il a découvert la trace d’une facture au nom d’un Français : Jean Gagnard. Le grand-père de Simon avait imprimé 5000 formulaires de factures avec, était-il précisé, un dessin en haut à gauche. Le document comptable portait la date du 2 mars 1952. – Ce qui est le plus important, c’est que j’ai retrouvé une trace de ce Monsieur Gagnard. Bien sûr, le malheureux est mort depuis longtemps, mais j’ai un ami ferronnier qui se souvient de lui. C’est un membre de notre communauté, il a 93 ans, il a toujours l’esprit vif et une très bonne mémoire. – Il est possible de le rencontrer ? interroge Juliette. – Oui. Il faudra aller chez lui, car si son esprit est en alerte, ses jambes se déplacent difficilement. Il habite dans le mellah à deux pas d’ici. Je l’ai prévenu que vous passeriez sans doute le voir. Allez-y de ma part, vous serez bien reçus. Le petit homme est impressionnant. Il nous reçoit dans son intérieur modeste, dans la salle à manger dont les murs et les quelques meubles sont recouverts de photos. Dont une où il est à côté d’Enrico Macias venu un jour donner un concert à Marrakech. Assis autour de la table en chêne, Abraham nous raconte qu’il connaît (plus exactement qu’il connaissait autrefois) tous les portails en fer forgé de Marrakech. – Nous en avons fabriqué pendant trois générations. Malheureusement, aucun de mes fils n’a voulu prendre la suite. Ils ont tous préféré partir en Israël, sauf le cadet qui est à Paris. C’est fini, le Maroc… Pour les Juifs, en tout cas. C’est comme ça… Vous savez, on vivait pourtant très bien ensemble, les musulmans, les juifs, les chrétiens, tout le monde avait sa place. Enfin, ça n’a pas toujours été le cas, mais ça ne sert à rien de remuer le passé. Justement, nous, on est un peu venu pour ça, sinon le remuer, au moins l’explorer. Et très vite, la conversation a tourné autour de ce Jean Gagnard dont nous venions de trouver le nom. – Je me rappelle très bien cet homme, nous lance Abraham. Si je m’en souviens, c’est d’abord parce que c’était un bon client… Il nous a commandé, à mon père d’abord et puis à moi, de très nombreux portails et aussi des protections de fenêtres ou de portes d’entrée de maisons. À cette époque, c’était chose normale : tout le monde ornait sa propriété de ferronnerie. Ça ne coûtait pas très cher et de nombreux artisans travaillaient dans ce domaine. Vous avez remarqué qu’aujourd’hui il en existe encore et ça ne reste pas très cher par rapport à ce que l’on peut trouver en Europe. La différence, entre le Maroc d’aujourd’hui et celui d’hier, c’est que la plupart des artisans sont musulmans, pratiquement plus aucun juif marocain n’est ferronnier. Mais beaucoup ont appris le métier chez nous… Il nous explique ensuite que ce Jean Gagnard travaillait pour un immense domaine dont l’activité, c’est en tout cas ce dont il se souvient, tournait autour de l’agriculture et aussi de l’immobilier. Il devait être une espèce de gérant, l’entreprise ne lui appartenait pas ; il agissait tout de même en étant sûr de son fait. C’est lui qui passait les commandes et qui payait les travaux. – Rubis sur l’ongle, tient à préciser Abraham. À aucun moment, nous n’avons eu le moindre problème avec cet homme. Si j’insiste là-dessus, c’est parce que de nombreux Français installés à Marrakech n’avaient pas la même correction. Au fait, j’ai oublié de vous demander pourquoi vous vous intéressiez à lui. C’est quelqu’un de votre famille ? – Non, répond Juliette. Enfin, je ne pense pas… – Que voulez-vous dire ? demande le vieil homme. – Ce serait très long de vous raconter. Je vous dois tout de même un minimum d’explications, vous êtes si gentil et accueillant… Alors voilà : sans doute est-ce dû à un secret de famille ou quelque chose de ce genre-là, je ne connais que peu de choses de mes parents avant ma naissance. Ils ont toujours été très discrets, pour ne pas dire plus, sur ce qu’a été leur vie avant que je n’arrive. Des indices très minces me laissent penser qu’ils auraient pu vivre, à une époque, au Maroc et plus précisément à Marrakech. Et ce nom de Jean Gagnard est arrivé à mes oreilles : peut-être est-il le seul lien qui me permettra de découvrir — si jamais il y a quelque chose à découvrir — ce mystère qui entoure ma famille. – Je comprends. Il est important de retisser les liens de la mémoire, quand ceux-ci se sont distendus. Si je peux vous aider, alors dans ce cas je le ferai bien volontiers. La méfiance qu’éprouvait Abraham paraît maintenant dissipée. Il nous dresse un portrait assez précis de Jean Gagnard, ce qui m’épate vu l’âge du ferronnier. Sa mémoire donne l’impression d’être infaillible. Il se souvient même de détails que seuls les gens dotés d’une mémoire visuelle hors du commun sont capables d’apporter. Ainsi, Jean, sans être habillé richement, avait un intérêt vestimentaire évident. Toujours avec une veste et un gilet dans lequel était rangée une montre à gousset qu’il consultait à intervalles réguliers. Un souvenir improbable pour un homme de 93 ans qui a vécu ces scènes il y a plus de soixante ans… En revanche, il ne se rappelle plus le nom du patron de ce gérant. Il sait juste qu’il habitait sur la route de Sidi Abdellah Ghiat, la plus ancienne route de Marrakech, celle qui conduit à Aghmat, le berceau historique de la ville. Le domaine était à proximité du Golf Royal ouvert en 1927. C’est à une dizaine de kilomètres environ de la médina. – Je me souviens parfaitement de l’un des portails que j’ai fabriqués pour lui. D’abord parce que c’était le premier travail que je réalisais seul, sans l’aide de mon père qui m’avait laissé faire. Ensuite parce que ce portail à deux battants était gigantesque, je crois que chacun d’entre eux faisait deux mètres de largeur et pas loin de trois mètres de hauteur au milieu, une pente en courbe descendante allant des piliers de chaque côté vers le milieu. Le soubassement était plein, c’était en fait une tôle épaisse, le haut était composé de barres de fer forgées et sculptées. Enfin, et c’est pourquoi je m’en souviens aussi bien, c’est parce que nous avions dû entrecroiser, au milieu de chacun des battants, les lettres M, C, T. C’est ce détail qui m’avait causé le plus de soucis, ce n’était pas facile à faire. Le vieil artisan marque un temps d’arrêt et reprend : — Quelques années plus tard, Jean Gagnard est revenu me voir en me demandant de retirer ces lettres ! Je n’en croyais pas mes oreilles… Avoir passé autant de temps à les forger, les souder dans le portail et être aujourd’hui obligé de les enlever, on ne me l’avait encore pas faite, celle-là… Mais un client a toujours raison ! Un de mes ouvriers est donc parti les découper ; je les ai gardées longtemps à l’atelier, en souvenir. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues. 20 Juliette est retournée voir plusieurs fois l’imprimeur et le ferronnier. Pour tenter de tirer un nouveau souvenir de leurs mémoires. Les noms de famille de son père et de sa mère, pas plus que ceux de ses grands-parents ne leur disaient quelque chose, ni à l’un ni à l’autre. Abraham l’invite cependant à revenir quelques jours plus tard, car son cousin, Moïse, doit passer une semaine à Marrakech. Je suis en France et ne peux donc l’accompagner. Elle me raconte, lors de mon retour, cette journée qui lui a appris pas mal de choses, même si elles n’ont eu aucune utilité pour ses recherches. Moïse perpétue une tradition, celle de la fabrication de la mahia, cet alcool de figues que seuls les juifs produisaient. Il est aussi le gardien du musée juif de Fès, installé dans le cimetière juif de la ville qui jouxte le Palais Royal. Plus qu’un musée, c’est un amas de souvenirs lié à l’histoire de la communauté au Maroc. On y trouve, reconstitués, un cabinet de médecin, une salle de classe, et des tonnes d’objets et de documents relatifs aux juifs marocains. Avant d’occuper cette fonction, il travaillait avec Abraham dans l’atelier créé par leurs pères. Et lui a gardé en mémoire que son père, lorsqu’il était enfant et qu’il allait à l’école israélite du derb Attias, dans le mellah, avait dans sa classe un jeune Français. Son père lui avait alors parlé de lui mais il a oublié son nom, peut-être même ne l’a-t-il jamais su. Ce n’était pas vraiment un copain, le père de Moïse n’était pas très riche alors que le Français, lui, vivait dans une aisance certaine. La mixité sociale, déjà à cette époque, n’existait pas. C’est lors d’une conversation familiale qu’avait été évoqué ce garçon devenu un homme de l’âge de son père. Moïse avait une douzaine d’années. Les détails aujourd’hui lui échappent, seul un événement reste gravé dans sa mémoire : l’ancien camarade de classe de son père, qui était devenu très riche, avait alors connu une sérieuse mésaventure. Une histoire d’enfant illégitime qu’il aurait eu avec une employée marocaine… – J’ignore comment cette conversation était arrivée autour de notre table, avait-il expliqué à Juliette, en tout cas j’avais beaucoup ri. Pourtant, ce n’était pas drôle, l’épouse de cet homme l’ayant quitté. Je crois quand même que ça s’était plutôt bien terminé, car elle a fini par rejoindre son mari. Quelques semaines ou quelques mois plus tard, je ne sais pas du tout. J’imagine qu’ils ont dû renvoyer l’employée et son enfant, c’était une pratique habituelle à cette époque… Le fait de raconter cette histoire a visiblement fait travailler la mémoire de Moïse qui s’est souvenu d’un autre événement, plus récent celui-là. Lui aussi connaissait bien Jean Gagnard, le fameux régisseur qui passait souvent des commandes aux ferronniers. C’est le fameux copain français de son père qui l’avait embauché. Il était effectivement devenu son homme de confiance pour l’entretien de la propriété. À tel point qu’à la mort du propriétaire, son fils l’avait gardé. – Dans cette famille, ça devait être une coutume, avait dit Moïse à Juliette en riant. Figurez-vous que le fils a péché de la même façon que son père. Lui aussi a eu un enfant avec la cuisinière marocaine ! En tout cas, c’est ce que m’a raconté Jean. Il semble que cette fois, ça se soit passé plus discrètement. En plus c’était juste avant le départ des Français, dans les jours qui ont précédé ou suivi l’indépendance. L’éloignement a dû résoudre tous les problèmes. Il y a sans doute aujourd’hui dans les environs de Marrakech un homme qui n’a jamais su qui était son père. Et ce n’est pas le pauvre Jean qui vous renseignera, il est mort en 1960, juste avant que je ne parte pour Fès. Je suis allé à son enterrement, on ne se fréquentait pas en dehors des affaires que nous traitions, c’était un homme de valeur, chaleureux. Vous trouverez sans difficulté sa tombe au cimetière, il n’a jamais été marié et il considérait le Maroc comme son pays, il avait émis le vœu d’y être enterré. 21 Jamais je n’avais entendu Juliette aussi exaltée. Au téléphone, ses paroles sont incompréhensibles tellement elle parle vite, en rafales, les mots semblent s’aligner dans le désordre. En même temps, je ne sens pas d’inquiétude dans sa voix, au contraire elle semble être animée d’une espèce d’enthousiasme tellement fort qu’elle a du mal à organiser sa pensée, à la mettre en phase avec ses propos. – Juliette, calmez-vous et racontez-moi… – Je suis désolée, je suis tellement excitée que… je… j’aimerais que vous veniez… – Maintenant ? – Si vous pouviez, ce serait bien. – Où êtes-vous ? – Au cimetière… – Vous voulez que je vous retrouve au cimetière ? Lequel ? – Celui qui est juste à côté de la prison de Marrakech. Vous voyez où c’est ? – Bien sûr, que se passe-t-il ? – Rien de grave, au contraire. Vous pouvez me rejoindre dans combien de temps ? Je vous attendrai à l’entrée. – Le temps de trouver un taxi et j’arrive… – Merci beaucoup, à tout de suite. Dans le taxi, je pense à cette conversation improbable, au débit de Juliette, à ce ton qui était celui d’une gamine à qui on venait de faire un cadeau. Rien qui ne ressemble à la Juliette que je connais. Pourquoi ce rendez-vous au cimetière devant lequel je passe tous les jours et dans lequel je ne suis pas encore entré ? Avait-elle retrouvé la tombe de Jean Gagnard dont lui avait parlé Moïse ? Je ne suis pas adepte des visites de ces lieux de mémoire, je n’ai jamais compris pourquoi autant de gens vont se recueillir sur des tombes de défunts qu’ils n’ont pas connus. Lorsque j’étais à Paris, une seule fois je suis allé au Père-Lachaise et j’ai été effaré par le nombre de visiteurs (comment les appeler autrement ?) sur la tombe de Jim Morrison. Un lieu où se côtoient pour l’éternité Chopin et Franck Alamo, Balzac et Édith Piaf ou encore Georges Marchais et Marcel Proust. Ici, à Marrakech, j’ai toujours été troublé par ce voisinage entre la prison et ce cimetière. Des détenus, enfermés dans des conditions difficiles, où le mode de vie est celui d’à peu près toutes les prisons du monde, où l’on doit par exemple faire la queue pour téléphoner à la cabine, donner un bakchich à celui qui est devant pour gagner une place, où les prisonniers s’entassent à quinze ou vingt dans une cellule faite pour quatre. Je me demande si beaucoup ont fait le très court voyage qui mène de la prison au cimetière. Je suis interrompu dans mes pensées en voyant Juliette, debout devant les grilles en fer du cimetière. Elle est à l’image de la brève conversation que nous avons eue au téléphone, surexcitée. — Merci d’être venu aussi vite, c’est vraiment très gentil — Maintenant, pouvez-vous m’expliquer ? – Suivez-moi ! Elle a déjà franchi la grille, empruntant l’allée centrale de ce cimetière dont je comprends très vite qu’il s’agit d’une nécropole européenne, les noms inscrits sur les tombes recouvertes d’une croix ne laissant aucun doute. Juliette court presque, elle tourne à gauche dans une allée, puis à droite dans une autre, comme si elle connaissait les lieux par cœur. Elle finit par s’arrêter devant un monument funéraire en marbre noir. – Regardez ! C’est la tombe d’une famille visiblement riche si l’on en croit sa taille. Une immense pierre tombale avec, à une extrémité une croix en fer forgé d’environ deux mètres de haut, le tout entouré d’une grille, elle aussi en fer forgé. Elle est en très bon état, parfaitement entretenue, comme l’ensemble du cimetière d’ailleurs, et alors que les descendants de ceux qui reposent ici ne sont sans doute pas des visiteurs réguliers du lieu. Les autorités marocaines ont dû imposer que ces sépultures continuent à être respectées, preuve en est la présence d’un gardien et des employés que je vois en train de ratisser les allées et nettoyer d’autres tombes. Quelque chose cependant retient mon attention : il n’y a pratiquement aucune décoration sur l’immense majorité des tombes (pas de fleurs, peu d’objets funéraires). La fréquentation des familles, comme je l’imaginais, n’est pas régulière, peut-être même totalement absente. Même si l’ensemble est d’une grande propreté, on constate des dégradations dues au temps. C’est en lisant les noms gravés en creux sur la pierre tombale que mes jambes commencent à flageoler… Les inscriptions sont parfaitement lisibles, on perçoit même encore des traces dorées sur plusieurs des lettres. Des lettres qui indiquent : Marcel BONNAUD — 1875-1926 Ginette BONNAUD, née THEVENIN — 1877-1927 Et un peu plus bas : Théophile BONNAUD — 1903-1953 Marie-Claude BONNAUD née de CHÂTILLON 1905-1954 En me voyant trembler, Juliette, dont le visage radieux devient tout à coup grave, me prend par le bras et me demande : — Qu’est-ce qu’il vous arrive ? Vous vous sentez mal ? – Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous m’avez amené ici ? – Vous êtes allergique aux cimetières ? – Oui, un peu, là ce n’est pas le problème. Pourquoi devant cette tombe ? – Vous ne comprenez pas ? Je viens de retrouver ma famille ! — Partons, j’ai beaucoup de choses à vous dire…




22

Lorsque je lui fais découvrir la malle, vide, et tous les papiers classés, Juliette se demande bien ce que je veux absolument lui montrer.

— C’est tout de même idiot, lui dis-je pour commencer. Cela fait plus d’un an que nous nous connaissons et je n’ai pensé à vous demander votre nom de famille ! C’est en le découvrant sur la tombe que tout s’est mis en action, un peu comme un mécanisme d’horlogerie qu’on viendrait de remonter. Je vous invite maintenant à prendre connaissance de tous ces papiers, dans leur ordre chronologique. Je vous préviens : vous irez de surprise en surprise…

Sans un mot, elle regarde un à un chaque document, son visage se transforme à mesure qu’elle lit : ses yeux, de grand ouverts, se referment tout à coup, son front se plisse, elle revient à une chemise qu’elle a déjà entièrement consultée. Pendant plus de six heures, elle ne dit rien, se contente d’accepter les verres de thé à la menthe que je lui sers régulièrement. Je ne veux surtout pas l’interrompre, j’imagine ce qu’elle ressent, je la regarde en train de reconstituer mentalement cet immense puzzle qui n’est rien d’autre que ses racines. De nombreuses réponses sont sans doute apportées à des questions qu’elle ne se posait même pas. Je me demande si j’ai bien fait de lui livrer tout cela en même temps. C’est un peu comme si je lui avais déversé un camion de souvenirs inconnus en lui disant : « Voilà, c’est l’histoire de ta famille, fais le tri ! ».

C’est d’une violence inouïe. Apprendre des éléments nouveaux d’une famille dont on connaît déjà beaucoup de choses peut conduire à un choc, mais tout découvrir d’un seul coup…

— C’est incroyable ! J’ai donc un frère…

Je m’attendais absolument à tout, sauf à cela. La seule réaction de Juliette tenait en ces deux phrases. Je constaterai plus tard qu’elle avait emmagasiné de très nombreuses informations, que tout ce qu’elle venait de lire s’était imprégné dans sa mémoire, comme si, en quelques heures, elle avait réussi à reconstituer et à enregistrer 150 années de son histoire familiale dont elle ignorait tout.

— Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer ça ? lui ai-je donc demandé.

— Ce petit mot, c’est l’écriture de mon père !

En me montrant ce qui était une volonté testamentaire, elle me confirmait que c’était bien Amédée qui l’avait écrit. Lorsque je lui ai expliqué où je l’avais retrouvé, bien caché dans un cadre, elle m’a répondu :

— C’est bien ça. Je suis sûre qu’il a eu un enfant d’une femme marocaine. Mais alors ? Si personne n’a trouvé cet écrit avant vous, ça veut dire qu’il a lui-même envoyé de l’argent chaque mois ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Si tel était le cas, peut-être que votre mère ou vous-même en auriez eu connaissance, non ?

— Pas du tout. Mon père était tellement secret qu’il a très bien pu envoyer cet argent sans que nous n’ayons eu, à aucun moment, le moindre indice.

— Rien n’indique toutefois qu’il ait eu un fils, même s’il a pu effectivement faire ces envois.

— Si, je le sens ! Et rappelez-vous ce que nous a dit Moïse… Mon père était un homme qui ne distribuait pas de l’argent à n’importe qui. Je n’aurais pas imaginé qu’il se soit fait un devoir moral de donner de l’argent à une femme ou à un enfant ; si c’est le cas, alors ce ne peut être qu’à destination de son propre enfant. Il faut à tout prix que je le retrouve.

C’est pour cela que, le lendemain matin, nous nous sommes rendus ensemble à Aghmat.

— Je tiens à ce que vous m’accompagniez, avait simplement dit Juliette.

Vieille méthode journalistique : nous avons commencé par le bistrot qui est à l’entrée du village. À la terrasse, quelques habitués nous regardent nous installer. L’un d’eux s’approche de notre table et nous demande si nous recherchons une maison à acheter. Il en connaît plusieurs à vendre. Nous déclinons sa proposition, c’est le premier, en revanche, auquel nous demandons s’il connaît une femme prénommée Aïcha qui a un fils appelé Mohamed. Il réfléchit un moment, se gratte la tête en soulevant son chapeau de paille, ça ne lui dit rien. En lui précisant l’âge qu’ils pourraient avoir, une idée lui vient. Il nous conseille d’aller voir une vieille dame qui habite à l’extérieur du village, dans un hameau comptant cinq ou six maisons, toutes occupées par une famille de pépiniéristes. Il propose même de nous guider. Lui sur sa mobylette, nous en voiture derrière, nous parcourons environ cinq kilomètres avant qu’il ne s’arrête devant une petite bâtisse entourée d’un mur en terre.

Il entre en nous demandant d’attendre dehors. Quelques minutes plus tard, c’est accompagné d’une vieille dame en djellaba, avec un tablier autour de la taille, qu’il nous rejoint et nous présente Rkia. C’est une Berbère qui parle un français plus que correct. Elle a 78 ans, elle est veuve, elle est née à Aghmat. Après l’inévitable thé à la menthe (« Elle est bonne ma menthe, elle vient du jardin ! ») et les petits gâteaux sablés, Juliette lui explique la raison de notre présence.

— Nous sommes à la recherche d’une dame qui s’appelle (ou s’appelait) Aïcha et qui aurait un fils prénommé Mohamed. Elle serait sans doute un peu plus âgée que vous aujourd’hui et son fils aurait à peu près le même âge que moi.

Il ne faut pas très longtemps à Rkia pour nous apporter cette information quasi inespérée mais essentielle que nous attendions. Je dis « nous », car j’étais finalement tout aussi passionné que Juliette par cette recherche. Bien sûr qu’elle a connu Aïcha, elle est morte depuis une dizaine d’années, tout comme elle a connu son fils.

— Elle a vécu seule toute sa vie, elle n’a fait que s’occuper de son seul fils. Même si elle semblait vivre confortablement, elle n’entretenait pas beaucoup de relations ici. Elle sortait faire ses courses tous les jours, disait bonjour à tous ceux qu’elle croisait, sans rien chercher de plus. Vous savez, ici, quand une femme a un enfant et pas de mari, ce n’est pas toujours facile pour elle. Beaucoup d’histoires se racontent, elle se fichait des ragots. Enfin, je suppose, car je ne parlais pas de cela avec elle. Il se raconte d’autant plus d’histoires quand cette femme habite une jolie maison, bien entretenue et que, en plus, son fils fait de longues études. Mohamed a fait ses études de médecine en France, il faut de l’argent pour payer tout ça. Vous voyez, quand je vous dis qu’on ne sait pas tout, on sait quand même quelque chose. Je peux même vous dire que Mohamed est revenu au Maroc, il est médecin à Marrakech.

Rkia s’était littéralement épanchée. Sans que nous ayons eu besoin de la relancer, et nous ne voulions surtout pas le faire quand on a vu la facilité avec laquelle elle se livrait. Elle était heureuse de nous parler, de nous apprendre des choses qu’elle seule peut-être connaissait.

— Vous avez son adresse à Marrakech ? lui demande Juliette.

— J’ai même son adresse ici. Il a gardé la maison de sa mère et il y vient de temps en temps. Quand j’ai un petit souci de santé, je vais le voir, c’est souvent le week-end. À Marrakech, il est Avenue Mohamed-V, pas très loin de La Poste.

Je sens que Juliette a obtenu ce qu’elle était venue découvrir. Elle est radieuse. Elle remercie Rkia, l’embrasse, promettant de revenir la voir dès qu’elle pourrait. Elle est impatiente de partir, d’aller au bout de sa quête. Elle ne tient pas en place, me dit de me dépêcher. Dans la voiture, elle m’annonce qu’elle est en train d’être gagnée par une migraine, que sa vue se trouble, elle sue, elle n’est pas bien.

23

— C’est une migraine ophtalmique, diagnostique le docteur Mohamed Bennani. Elle se produit souvent en terrain anxieux ou bien lors d’un trouble psychologique. Rien d’anormal au regard des circonstances.

C’est l’excuse qu’avait trouvée Juliette, qui n’en était pas vraiment une puisqu’il y avait vraiment souffrance, pour obtenir de la secrétaire que nous puissions voir sans rendez-vous, « en urgence », le médecin. Un grand gaillard auquel la patiente avait expliqué, justement, qu’elle venait de subir un grand choc psychologique.

Très rapidement, ne pouvant se contenir plus longtemps, Juliette avait très clairement expliqué les raisons de sa présence ici, me présentant comme un ami. Je ne voulais pas l’accompagner, pensant que ces « retrouvailles » devaient se passer « en famille » ; elle avait insisté en me convainquant que j’y étais un peu pour quelque chose et qu’elle avait besoin de moi en ce moment précis.

Mohamed n’avait pas semblé être surpris, tellement il attendait cet instant. Car lui savait qu’il avait une sœur. Après avoir demandé à sa secrétaire d’annuler tous ses rendez-vous de la journée, nous sommes restés enfermés dans son cabinet toute la matinée. Quand j’ai vu comment la conversation s’engageait entre les deux, j’ai décidé de ne rien dire, de me faire oublier, enfoncé dans mon fauteuil et, surtout, de les regarder et de les écouter. Des centaines de questions étaient posées de part et d’autre, parfois sur des sujets essentiels, souvent sur de petits détails, de ceux qui font l’histoire d’une vie.

Bien sûr, à mesure que Mohamed parlait, je voyais des mystères contenus dans les documents de la malle s’éclaircir. Il est né le 9 avril 1955, le jour de l’exécution de Houmane Fetouaki, celui qui avait relayé la lutte armée à Marrakech. Il avait été recruté pour deux raisons : sa relation familiale avec le pacha Thami Glaoui et son attachement à la cause nationaliste. Entre février et juillet 1954, il constitue un réseau local qui sème la terreur. Coup sur coup, il cible, sans succès, Glaoui lui-même, blesse Ben Arafa, rate de peu le Résident général Guillaume en visite à Marrakech et abat le commissaire Maurice Monnier. Suite à l’assassinat du contrôleur civil Thivend, son réseau est démantelé.

La colère monte sur le domaine. L’un des ouvriers agricoles d’Amédée, le frère de l’un des condamnés, organise la rébellion, à la fois contre l’attitude de plus en plus violente d’Amédée, et dans le cadre du combat pour l’indépendance qui se poursuit. Des heurts se produisent à la ferme. Amédée est menacé de mort à plusieurs reprises. Sa femme est enceinte, il ne veut pas risquer sa vie et celui de l’enfant qu’elle porte. En une nuit, les bagages sont prêts, ils partent pour Casablanca dans plusieurs voitures et camions. C’est tout ce qu’ils emportent du Maroc.

Mohamed ignore si son père a envoyé de l’argent à sa mère aussitôt après son départ, il n’a aucune raison d’en douter, car, depuis qu’il est en âge d’avoir des souvenirs, il nous raconte que, chaque début de mois, il accompagnait sa mère en bus jusqu’à la Poste de Marrakech où elle encaissait, à chaque fois, 10 000 dirhams.

— C’était une fortune pour l’époque, précise le médecin. Vous imaginez une femme seule avec son enfant, au Maroc à cette époque, recevoir une telle somme. Même aujourd’hui, 10 000 dirhams c’est quatre fois le SMIC.

Jamais il n’a eu d’explication de la part de sa mère sur la provenance de cet argent. Il lui a fallu attendre de commencer ses études de médecine à Paris pour comprendre ce qui se passait. À la veille de son départ pour la France, elle lui a dit qu’il devait se rendre au 10, rue Laplace, dans le cinquième arrondissement, qu’il était attendu là-bas. C’est le concierge de l’immeuble qui l’a reçu, lui donnant des clés, une enveloppe et le conduisant jusqu’à un appartement de deux-pièces au premier étage.

— C’était le 20 mai 1974. Si je m’en souviens aussi bien, c’est parce que c’était le lendemain de l’élection de Giscard. Ce qui m’a le plus surpris, c’est de découvrir ce logement entièrement meublé et, dans l’enveloppe, il y avait 4000 francs de l’époque et un petit mot me donnant rendez-vous le 2 juin à 18 heures dans l’appartement. À la date indiquée, un monsieur d’une cinquantaine d’années a frappé à ma porte et m’a dit : « je suis ton père ». Tu vois, Juliette, ce jour-là j’étais à peu près dans le même état que toi aujourd’hui…

Les deux hommes avaient parlé une bonne partie de la nuit, Amédée expliquant à Mohamed ce qui était arrivé, les raisons de son départ précipité, l’attachement qu’il avait pour sa mère et pour lui ; le fait aussi que la réalité imposait des choix, qu’il se devait d’être présent aux côtés de son épouse et de sa fille.

— J’ai un peu compris ce qu’il voulait me dire, explique Mohamed. Je n’avais pas de haine à son égard, je ne me sentais pas abandonné, car, jusque-là, je n’avais pas de représentation de ce père. Je ne lui en voulais pas, d’autant que rien ne l’avait obligé à se soucier de notre avenir, ma mère et moi. Je n’ai pas perçu chez lui de sentiment de culpabilité, je ne l’ai jamais senti déchiré entre deux familles, c’était un homme qui avait fait un choix, c’est tout.

— Pourquoi ne nous a-t-il rien dit ? lui demande alors Juliette. Pourquoi toi, tu savais que tu avais une sœur et moi je ne savais pas que j’avais un frère ?

— Je ne pourrai pas répondre à cette question, je me la pose aussi, et depuis longtemps. Parce qu’il m’avait expliqué que ta maman et toi ne saviez rien de tout ça. Je pense qu’il avait deux parts de vérité, qu’il avait réussi à cloisonner ses deux « vies ». C’est en tout cas l’apparence qu’il donnait, je ne sais pas ce qu’il en était au fond de lui…

De ce qu’il ressort de cette longue discussion, il semble assez clair qu’Amédée avait agi à l’égard de Mohamed par souci de devoir moral, pas par affection. Pas plus qu’il n’en avait exprimé pour Juliette. Comme si, à l’instant même de son départ du Maroc, une vie « normale » s’était brusquement arrêtée. Comme une fracture irréductible.

Jusqu’à la fin des études de Mohamed, Amédée n’avait raté aucun rendez-vous mensuel qu’ils s’étaient fixé, subvenant à tous ses besoins d’étudiant. Pas plus qu’il n’avait cessé, et cela jusqu’à sa mort, d’envoyer de l’argent à Aïcha. Une fois établi, Mohamed, qui avait poursuivi une relation téléphonique avec lui, avait proposé à plusieurs reprises à son père de venir au Maroc. « Plus jamais ! » avait été à chaque fois la réponse d’Amédée…

Nous en étions là quand Mohamed dit à Juliette :

— Eh bien, maintenant, il ne te reste plus qu’à faire connaissance avec ta belle-sœur et tes deux neveux. Venez dîner à la maison ce soir tous les deux… Je ne tiens pas à te perdre !

Il me restait une question à poser à Mohamed, ignorant s’il allait pouvoir me répondre. Si tout s’était éclairé, je me demandais ce que signifiait le petit mot retrouvé dans l’un des cadres : « Salopard, tu me le paieras ! ».

Mohamed a alors éclaté de rire et dit :

— Ce devait être une obsession chez les Bonnaud ! Notre grand-père, Théophile, avait eu lui aussi une aventure avec une employée marocaine. Je sais qu’il y a eu un enfant mais j’ignore totalement ce qu’il (ou elle) est devenu… Et notre père m’a raconté qu’à l’époque ça chauffait au domaine. La grand-mère était même partie quelques mois avant de revenir…

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