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L'histoire contre le racisme



Toute forme de combat contre le racisme est bonne dès lors qu’elle n’est pas violente. Si les réactions à l’affaire Floyd me paraissent intéressantes, c’est parce qu’elles sont quasiment planétaires et qu’elles produisent de la connaissance. Lutter uniquement dans son coin, un jour dans un pays, un jour dans l’autre, n’a aucun effet. Si tel n’était pas le cas, il y a longtemps que cette plaie serait pansée dans un pays comme la France, ou en Grande-Bretagne, ou aux États-Unis, ou partout ailleurs…

Étant généralement un partisan de l’expérimentation, phénomène qui consiste à examiner d’abord au plus près et ensuite à aller vers le global, je voudrais faire part de ma propre expérience. D’abord, pour fixer le cadre (ce qui ne prouvera en rien mon éventuel racisme ou, au contraire, mon non-racisme), je suis marié à une Arabe et mon fils est à moitié arabe. Enfant, j’ai vécu toute ma scolarité primaire dans un village perdu de Bourgogne en ne rencontrant jamais un noir ou un Arabe. Je n’en ai même jamais vu un seul à la télévision puisque nous n’avions pas la télévision…

De la sixième à la terminale, j’ai suivi un parcours scolaire au cours duquel j’ai toujours eu, dans ma classe, au moins un noir et/ou un Arabe. Non seulement je n’ai jamais été témoin d’un acte raciste à l’encontre de ceux qui étaient des copains absolument comme les autres, mais en plus je crois pouvoir dire qu’ils étaient un peu des « vedettes ». Tout simplement parce qu’ils nous racontaient leurs pays, leurs modes de vie dans ces pays, aussi parce qu’ils rapportaient, lors des rentrées scolaires, des choses que nous ne connaissions pas. Je me souviens encore (et ça fait maintenant cinquante ans !) des graines de courges grillées que l’un d’entre eux rapportait du Cameroun ! Nous étions internes, nous vivions ensemble 24 heures sur 24. J’essaie de me rappeler un seul souvenir (même « banal ») au cours duquel une forme de racisme aurait pu s’exercer, et je n’en trouve pas.

À l’école de journalisme, là encore nous avions, dans notre promotion, environ un tiers d’étudiants venant du monde entier, et notamment d’Afrique. Nous travaillions et nous sortions ensemble, toujours avec ce sentiment que le racisme n’existait pas. Avec, au contraire, cette volonté de mieux connaître « l’autre ». La seule différence notable réside encore, comme pour le lycée, dans un souvenir culinaire. Au cours d’un repas au restaurant, nous étions plusieurs à avoir choisi des cuisses de grenouilles. Un étudiant (du Cameroun lui aussi !) était écœuré par ce que nous avions dans nos assiettes. Et il nous avait dit : « Des sauterelles grillées, oui ! Mais ces grenouilles, je ne peux pas ! » C’est pourtant au cours des deux années passées dans cette école que j’ai compris que le racisme était présent dans notre société. Un jour, un étudiant sénégalais s’est emporté, arguant du fait qu’une décision prise à son encontre (dont je ne me souviens absolument pas la teneur) était due au fait qu’il était noir. Je pense que ce n’était pas vrai, mais peu importe : lui était sans doute régulièrement victime de ce racisme, ce qui expliquait sa réaction. C’était trois ans avant la création de SOS-Racisme…

Bien évidemment, j’ai appris plus tard ce qu’était le racisme, j’ai vécu des événements qui le prouvaient. Et sans arrêt, je me demandais pourquoi, pendant aussi longtemps, ces attitudes m’avaient échappé. Quand je me suis intéressé à l’histoire, j’ai découvert, par exemple, alors que j’étais à l’école primaire, que des Algériens avaient été jetés à la Seine par des policiers. Mais je n’en avais rien su à l’époque.

Des années plus tard, alors que mon fils avait 4 ans, nous avons pris ensemble le TGV. Juste en face de nous, une famille noire était assise. C’était la première fois qu’il en voyait. « Tu as vu, papa, les gens sont marrons », m’a-t-il dit. J’ai essayé de me rappeler ma réaction lorsque j’avais découvert pour la première fois mes copains de classe noirs, en sixième. Avais-je pensé la même chose ? Impossible de me souvenir… Je ne pense pas que mon fils, à l’époque, avait le moindre sentiment raciste. Aujourd’hui, j’en suis sûr, il ne l’est pas ! C’est la différence de couleur qui l’avait marqué.

Aux multiples constats que j’ai pu faire, en France, de l’existence bien réelle du racisme, je voudrais rajouter celui que j’ai fait au Maroc, qui est un peu mon deuxième pays. J’y retrouve les mêmes gens que ceux avec lesquels j’ai cohabité pendant ma scolarité : des Arabes et des noirs des pays subsahéliens. Malheureusement, je note aussi un racisme, peut-être même encore plus décomplexé qu’en France, des premiers à l’égard des seconds. Ce qui, là encore, m’a conduit à m’intéresser à ce phénomène et à ses origines. Et à découvrir plus précisément ce qu’un copain des années lycée, avec lequel nous avons passé toutes ces années sans percevoir ce mal, m’avait dit. Lui est marié à une femme noire. Elle s’était plutôt bien entendue avec mon épouse et il en était ravi parce que ce n’était apparemment pas le cas avec toutes les femmes maghrébines qu’elle rencontrait. « Tu sais, m’avait-il expliqué, les noirs se souviennent de l’esclavage… » J’ignorais alors le rôle premier des Arabes dans ce génocide qu’a été l’esclavage. Je l’ai découvert dans le livre de Tidiane N’Diaye, Le génocide voilé.

Je me suis rendu compte, tout au long de cette expérimentation, des carences de l’enseignement en histoire. Aujourd’hui, j’en suis absolument convaincu : sans cet apprentissage à l’école de cette histoire douloureuse (de toute l’histoire !), je ne vois pas comment, en continuant à ignorer l’autre, on pourra venir à bout du racisme. Je ne suis même pas certain que ce sera suffisant, en revanche je suis sûr que c’est nécessaire.

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