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Chambre avec vue



Un mardi de ce mois d’août caniculaire. Le matin, j’ai décidé d’arrêter de fumer, j’ai mis un patch. D’habitude, j’arrête le soir, le matin je recommence. Là, je vais essayer de faire l’inverse. C’est donc après une demi-journée de sevrage tabagique que j’ouvre le livre de Paul Fournel, Poils de Cairote. Assis sur le canapé, je suis pris d’une sorte d’étouffement, beaucoup de mal à retrouver ma respiration. Je n’aurais pas dû me lever. Malaise, chute, impossible de me remettre debout. Et cette main gauche qui joue les rebelles, qui fait n’importe quoi. Pour ceux qui, comme moi, savent, parce qu’ils en ont déjà fait un, aucun doute : c’est un AVC. J’essaie d’appeler ma femme, je m’entends l’appeler, mais elle n’entend rien. Je dois encore avoir la bouche de traviole, avec la lèvre inférieure qui pend et une cavité buccale qui ne joue plus son rôle de caisse de résonnance. Les cordes vocales ont beau s’agiter, aucun son ne sort.

C’est donc en rampant littéralement que je vais tenter de rejoindre la chambre. Quand elle me voit, je perçois, dans le regard de ma femme, un peu de ce qu’a dû être la terreur dans les yeux des victimes d’Émile Louis lorsqu’il s’approchait d’elles pour la dernière fois. Lui aussi avait des fils qui se touchaient dans le cerveau, sa lèvre pendait, il bougonnait plus qu’il ne s’exprimait. Il bavait aussi. Moi, j’ai l’impression que je n’en suis pas loin. Je trouve la force de lui demander, pas à Émile mais à ma femme, d’appeler le 15. Très vite, le médecin régulateur du SAMU me demande au téléphone ce qu’il se passe. Je lui dis que je fais un AVC. Il ne comprend pas, me demande ce que je ressens, je lui répète AVC. Tout de même, je sais mieux que lui ce que j’ai, c’est le privilège de l’expérience… En fait, il n’entendait pas ce que je lui disais. Quand ma femme lui répète, il annonce qu’il envoie les pompiers. Eux aussi ont vite compris en me voyant. Ils ont dû en baver (décidément...) pour me descendre dans les escaliers. Faudra que je pense à leur donner un plus gros billet aux prochaines étrennes. Leur ambulance bloque la rue. Les voisins sont habitués au blocage, ça fait plus d’un mois qu’il y a des travaux dans ma rue : tranchées pour mettre des tuyaux, rebouchage des tranchées, réouverture pour mettre des câbles… Des pelleteuses, des rouleaux compresseurs, les voisins connaissent. Une ambulance de pompiers, c’est plus rare. Au moment où ils me hissent dans la fourgonnette, je pense à ma voisine d’en face, celle du deuxième. On ne se connaît pas vraiment mais le soir, quand je fume ma cigarette à la fenêtre (enfin, quand je fumais…), on se dit bonjour. Là, elle doit se demander ce qui m’arrive… Ou pas…

En arrivant aux urgences de l’hôpital d’Autun, j’ignorais que je m’apprêtais à tester le système hospitalier à trois étages. Le premier est ici : l’hôpital de proximité (il est à 300 mètres de chez moi), doté de quelques installations essentielles, comme une IRM. C’est là, dans ce tunnel, qu’on me dirige immédiatement après m’avoir placé sous perfusion. Difficilement je dois avouer. « Excusez-moi, me dit l’infirmière qui n’arrive pas à trouver une veine, vous allez avoir un sacré bleu à la main ». Madame, vous êtes pardonnée, ce n’était pas mon jour de veine. Après, c’est un peu comme pour la police : on appelle ça le tapissage, d’abord une photo, ici celle de mon cerveau. À mon retour, la médecin urgentiste a déjà déclenché une téléconsultation avec deux neurologues de l’hôpital de Chalon-sur-Saône, le deuxième étage de la fusée, un hôpital beaucoup plus important installé dans la plus grande ville du département. Face à la caméra, je me plie aux exercices demandés : avec les yeux fermés, mettre l’index droit sur la pointe du nez. Gagné ! Maintenant avec l’index gauche. Raté, là c’est l’œil… Les médecins chalonnais ont décelé, sur les images, un « truc » pas normal. « Nous allons vous envoyer à Dijon (le troisième étage, le CHU de la capitale régionale), ils décideront s’ils doivent intervenir ou non. Ce serait mieux d’y aller en hélicoptère, précisent-ils. Ensuite, quoi qu’ils fassent, vous viendrez chez nous. »

Nous voilà partis pour un petit tour en hélico. « C’est votre baptême de l’air? » me demande le pilote. « Non, j’en ai déjà fait avec l’armée. Mais dans ces conditions, c’est une première. » Un médecin m’accompagne, il a mis dans la perfusion un produit qui, espère-t-il (et du coup, moi aussi), va permettre, le temps du voyage, de dissoudre le caillot (ça s’appelle une thrombolyse, en gros c’est comme mettre du Destop dans un évier bouché). Verdict au CHU après une nouvel IRM : le Destop a été inefficace, le caillot est toujours là, même taille, même emplacement. « On va le retirer », annonce le médecin dijonnais. Là, je lui demande : « Vous allez faire comment ? » « Je vais faire une incision à l’aine et je vais passer par l’artère fémorale pour aller jusqu’au cerveau. » Il répond comme s’il donnait un itinéraire pour aller d’un point à un autre de la ville. Sauf qu’ici le point d’arrivée, c’est mon cerveau ! D’où ma question : « Ce n’est pas dangereux ? » Sous-entendu : « Vous êtes sûr de vous ? Vous n’avez pas abusé du kir (on est à Dijon…) ? » « On a l’habitude », me répond-il. Et il commence son exploration. Arrivé je ne sais où, peut-être au niveau du thorax (c’est pure supposition !), il me dit (parce qu’on parle pendant l’intervention, qui s’appelle une thrombectomie – j’ai appris de nouveaux mots, je m’en sers - : pour faire simple, là on attaque le bouchon avec un crochet !) : « Je connais bien Autun, j’ai une maison à Saint-Léger-sous-Beuvray. » Ça me rassure, c’est presque un pays…

Mais je ne sais pas pourquoi, je repense à ce moment précis à un événement qui remonte à trente ans. Dans un coin perdu du Sénégal, dans le Siné Saloum, j’avais rencontré un vieux Français qui avait quitté la France, dégoûté, au début des années 1960. Il vivait depuis dans un village de brousse dont il avait épousé le mode de vie et deux ou trois de ses femmes. Ce type m’avait intrigué. Nous avions longuement discuté, et je lui avais finalement demandé : « Il n’y a pas, tout de même, un petit coin de France où vous aimeriez être ? » Après avoir réfléchi, il m’avait répondu : « Si, au pied du Mont-Beuvray. » Peut-être dans la maison de celui qui m’annonce maintenant : « J’arrive dans le cerveau, ça risque de faire un peu mal. » Pour l’instant, ça va plutôt bien. « Ça y est, je le vois, avec le stent – c’est un peu comme un grillage – je vais l’emprisonner et le retirer. » Et puis, jute après : « Je le tiens, je retire et c’est fini. » À l’instant où il m’annonce la bonne nouvelle, j’ai l’impression d’être allongé à six mètres de hauteur, je « vois » le médecin évoluer au-dessous de moi, il plane sur un truc qui ressemble à un canot pneumatique et, plus étrange, l’infirmière paraît grimper sur le mur. Un peu comme si j’avais fumé certaines cigarettes marocaines qui produisent ce genre d’hallucinations. Je leur dis, ils n’ont pas l’air très surpris… On en reste là. Une petite heure dans la salle de « réveil » où je n'arrive pas à dormir, et une ambulance m’emmène à Chalon, il est près de minuit. Rude journée ! Et pas terminée…

Il est 4 heures du matin quand une infirmière entre dans ma chambre et me prévient qu’elle va me faire un truc pas très sympa : retirer le pansement compressif qui avait été placé à l’aine. Ça ne l’est effectivement pas du tout. Sur le coup, je me dis que je vais la suivre jusqu’au parking pour crever les quatre pneus de sa voiture. Elle vient de me faire une épilation du maillot… Au prix pratiqué dans les instituts spécialisés, je finis par me dire que c’est une bonne affaire. Pas de risque pour ses pneus.

Dans la matinée, l’un des neurologues entraperçus lors de la téléconsulation de la veille vient me voir et m’annonce la liste des examens auxquels je vais avoir droit. Et il ajoute : « Nous travaillons selon une échelle des risques qui va de 0 à 10, et hier nous vous avions situé au niveau 9. » D’où l’hélico plutôt que l’ambulance… Il y avait, comme qui dirait, urgence! Je l’interroge : « Et ce matin, j’en suis où sur votre échelle ? » « 2 ou 3… »

Cet après-midi, 36 heures exactement après l’accident, je quitte cette chambre qui, en réalité, n’offre aucune vue, pour rejoindre la mienne qui, elle, en a une. Je suis patché et… épilé. Ça va réjouir mon épouse, elle ne supportait pas que je fume.

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